Paris est une fête

Un demi-siècle s’est écoulé depuis la mort consentie de Ernest Hemingway : l’occasion de (re-)découvrir l’une de ses oeuvres les plus intimes

C’est à travers ses « vignettes parisiennes » que Hemingway nous plonge dans le Paris arty des années 20, celui du bonheur insouciant, du temps de l’innocence. Demeuré inachevé, l’ouvrage ne cessera d’ailleurs de contrarier l’auteur qui le reprendra à plusieurs reprises avant de l’abandonner définitivement en mettant fin à ses jours en juillet 1961. Le destin aurait-il donné raison à Miss Stein qui par ces mots cultes affirma avec conviction : »Vous êtes tous une génération perdue » ?

Loin des clichés de « Midnight in Paris » (dernier Woody Allen en date), Hemingway nous livre ici ses souvenirs d’écrivain en devenir, en évoquant ses rencontres littéraires avec Ezra Pound, Gertrude Stein la collectionneuse et biensur le couple Fitzgerald.

En tant que grande admiratrice des Fitzgerald, de leur relation tumultueuse et de la production littéraire de Scott à travers Zelda, je ne pouvais que me réjouir à l’idée de lire un grand auteur écrivant sur un tout aussi grand.

Morceaux choisis :

« Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d’un papillon. Au début, il en était aussi inconscient que le papillon et, quand tout fut emporté ou saccagé, il ne s’en aperçut même pas. Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et leurs dessins, et il apprit à réfléchir. Il avait repris son vol, et j’ai eu la chance de le rencontrer juste après qu’il eut connu une période faste de son écriture, sinon de sa vie ».

« Scott était un homme qui ressemblait alors à un petit garçon avec un visage mi-beau mi-joli. Il avait des cheveux très blonds et bouclés, un grand front, un regard vif et cordial, et une bouche délicate aux lèvres allongées, typiquement irlandaise, qui, dans un visage de fille, aurait été la bouche d’une beauté ».

Hemingway raconte également cet improbable voyage en province fait avec l’auteur de « Gatsby le Magnifique », dont il ne manque pas de brosser un portrait haut en couleurs qui oscille entre la folie et l’hypocondrie. Scott ne supportait visiblement pas très bien l’alcool et s’imaginait souvent dans ces moments-là pris aux mains d’une grave maladie. Pourtant, Hemingway n’en démord pas et lorsqu’il prend la température de Scott (avec un thermomètre de bain cassé et bloqué à 37°C !), il reste imperturbable en lui affirmant que tout va pour le mieux.

Et c’est tout l’objet de cet ouvrage qui recèle d’anecdotes vivifiantes que l’on prend plaisir à relire tant elles sont cocasses et/ou poignantes de vérité.

D’autre part, la réédition de « Paris est une fête » (chez Gallimard) permet de lire l’oeuvre de Hemingway telle qu’elle l’était à la mort de l’écrivain. Elle présente également huit vignettes inédites ainsi des transcriptions de brouillons, des tentatives récurrentes et obsessionnelles d’introduction, fortement intéressantes quant à l’appréhension des  intentions de l’auteur.

« Ce livre est une oeuvre d’imagination. J’ai laissé beaucoup de choses de côté, opéré des changements et des coupes, et j’espère que Hadley (N.B. : sa première épouse) comprendra. Il se peut qu’un ouvrage de ce genre élimine et déforme, mais il tente de recréer par l’imagination une époque et les gens qui l’ont vécue ».   La vie serait donc une sorte de roman car l’on ne peut empêcher la mémoire de faire son travail de sélection qui, en magnifiant nos souvenirs, nous plonge souvent dans la mélancolie.

De plus, certaines réfléxions sur l’écriture m’ont particulièrement marquées :« Ne t’en fait pas. Tu as toujours écrit jusqu’à présent, et tu continueras. Ce qu’il faut, c’est écrire une phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraies que tu connaisses ». Ou encore  : « Je m’instruisais de la sorte ; et je lirai aussi afin de ne pas penser à mon oeuvre au point de devenir incapable de l’écrire« . Et pour finir : « J’apprenais beaucoup de choses en contemplant les Cézanne mais je ne savais pas m’exprimer assez bien pour l’expliquer à quelqu’un ».

D’une manière plus générale, Hemingway nous emporte dans sa modeste jeunesse entre Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés (1921-1926), celle de ses débuts en tant qu’écrivain et des difficultés matérielles que cela suppose.

« Paris est une très vieille ville et nous étions jeunes et rien n’y était simple, ni même la pauvreté, ni même la richesse soudaine, ni le clair de lune, ni le bien, ni le mal, ni le souffle d’un être endormi à vos côtés dans le clair de lune ».

Mais Paris y apparaît doux et charmant et comme toujours chez Hemingway, c’est la fête. Le titre original était d’ailleurs « A Moveable Feast » (Une Fête Mobile). C’est la fête (ou l’ivresse ;)) au Dôme, aux Deux Magots, à la Closerie des Lilas et on aimerait bien entendu y être. Il y aussi quelques passages dans les hippodromes (histoire de gagner un peu de sous), des escales dans le Midi, en Espagne, en Suisse, en Autriche…

Bref, on voyage et on ne peut que se réjouir qu’Hemingway se soit finalement résolu à récupérer en 1956 les deux valises conservées au Ritz depuis mars 1928, contenant les fameux écrits, « ces vestiges oubliés de ces premières années à Paris » car sans cela, ce livre n’aurait jamais vu le jour.

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À propos de Pauline Weber

Tribulations intimes au coeur de mes passions : l'art, la mode, la beauté, la littérature, la gastronomie et les voyages. Au gré de mon inspiration et des influences de la sphère créative, je vous livre ici mon agenda esthétique et culturel. « La peinture c’est comme une fenêtre à travers laquelle on pourrait s’envoler vers un autre monde » Chagall

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