Wim Delvoye, « l’enfance de l’art »

Wim Delvoye est à l’honneur à la Galerie Perrotin jusqu’au 31 octobre 2014 et présente une vingtaine d’œuvres inédites. Vous y découvrirez entre autres des valises en aluminium ciselées aux motifs persans, des pneus dentelés, des roues de vélos en double torsion ou encore une version miniature de « Suppo » en marbre d’où surgissent d’étranges racines…

A bientôt 50 ans, Wim Delvoye n’a pas pour autant perdu son âme d’enfant. C’est à l’occasion du vernissage de sa dernière exposition à la Galerie Perrotin que je fais sa rencontre. Dès les premiers échanges, je ressens chez lui un mélange d’excitation et d’appréhension. Et, c’est avec amusement que je cherche rapidement à capter sa personnalité et son énergie débordante car derrière la nébuleuse de ses propos, se cache une timidité, certes maîtrisée avec les années, mais aussi une grande sensibilité.

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Wim Delvoye lors de son exposition « Au Louvre » devant l’oeuvre « Suppo » 2011, Photo : Guillaume Ziccarelli, Courtesy Galerie Perrotin

Wim Delvoye est l’aîné d’une famille de trois enfants. Chaque week-end, ses parents l’emmènent visiter des églises et des musées. Son père porte en effet un grand intérêt à la peinture et met toutes ses expectatives sur son fils. Instituteur, il rentre chaque soir à la maison avec des papiers et des crayons, offrant à Wim ses jouets favoris. Dès plus le jeune âge, il se met à dessiner.

Déclaré inapte aux mathématiques suite à une batterie de tests psychologiques, il décide très vite d’endosser une carrière artistique et entre à quinze ans à l’Ecole d’arts plastiques de Coutrais. Lorsque Wim Delvoye intègre, trois plus tard, l’académie des Beaux-Arts de Gand, il est presque fatigué et a l’impression de ne rien apprendre. C’est loin du conceptualisme ambiant des années 80 dans lequel il ne se reconnaît pas, qu’il va alors construire en secret son identité artistique.

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Grand admiratif de Marcel Duchamp, il développe très vite une obsession pour la scatologie et l’analité. Avec Cloaca, machine qui reproduit scientifiquement le processus de digestion, Wim Delvoye choisit ainsi de montrer la fragilité, l’humilité loin de tout particularisme.

« Dans les années 80, nous étions face à deux problématiques, celle du genre et du néo-colonialisme. J’ai eu alors envie de faire des œuvres qui pourraient dépasser ce complexe de l’homme blanc. Mes œuvres sont très masculines finalement. » Il y a certainement de quoi être déstabilisé lorsque l’on découvre pour la première fois une machine comme Cloaca. Mais comme le rappelle si honnêtement l’artiste, « en Belgique, l’art quelle que soit la forme qu’il prend, est toujours pris au sérieux. »

Cloaca, 2006

Cloaca, 2006

Wim Delvoye est bel et bien Belge et c’est un détail à ne pas omettre si l’on veut appréhender son art et son goût prononcé pour le détournement. « Mon souci, c’est d’être compris par tout le monde. Un pneu, une valise, le caca tout le monde connaît. C’est une manière d’aborder le quotidien de façon très cosmopolite » avance-t-il tout naturellement. Parer son œuvre d’universalité est chez lui un principe fondamental.

Fasciné par le populaire, la science, la religion ou encore le sexe, Wim Delvoye propose des œuvres très éclectiques tant dans leurs inspirations que dans leurs réalisations. Les supports et matériaux utilisés sont variés et vont de l’acier au caoutchouc, en passant par le marbre, le bronze ou encore la peau de cochon voire la peau humaine.

Wim Delvoye, Snow White, 2006, Cochon naturalisé et tatoué

Wim Delvoye, Snow White, 2006, Cochon naturalisé et tatoué

Après Cloaca, Wim Delvoye part en Chine élever et tatouer des cochons. Pour ses dessins préparatoires, il détourne en fils spirituel de Walt Disney – ils ont les mêmes initiales, c’est un signe, assurément – des scènes de cartoons où Blanche-Neige côtoie Cendrillon d’une drôle de façon et où Mickey se retrouve crucifié, ses amis Donald, Minnie et Dingo pleurant son malheur à ses pieds. On y retrouve également des références à l’univers du luxe comme Louis Vuitton, où il reprend à son compte initiales enlacées LV, pointes de diamants, étoiles et fleurs quadrilobées propres à la célèbre toile enduite du malletier parisien. Une manière subtile de rappeler que l’artiste est devenu aujourd’hui une marque et que l’art contemporain est le summum du luxe.

En mai 2012, Wim Delvoye s’est installé au Louvre au sein du département des Objets d’art instaurant ainsi un dialogue entre le passé et le présent. A cette occasion, « Suppo », une tour gothique en acier torsadé atteignant 11m de haut, a été érigé sous la pyramide du Louvre flirtant ainsi avec le spectaculaire. Tim, véritable peinture vivante dont le dos a été tatoué par les soins de l’artiste et vendu 150 000 euros à un collectionneur, était également présent dans les salons Napoléon III.

Vue de l'exposition Wim Delvoye "Au Louvre", "Tim", Peau tatouée / Tattooed skin Photo: Guillaume Ziccarelli © Studio Wim Delvoye, Belgique

Vue de l’exposition Wim Delvoye « Au Louvre », « Tim », Peau tatouée / Tattooed skin Photo: Guillaume Ziccarelli © Studio Wim Delvoye, Belgique

Tiraillé entre la loi du marché et ses projets personnels, Wim Delvoye a pris le chemin de la liberté et fait le pari de la difficulté. « Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une ère où c’est le marché qui compte, la vente et le collectionneur passent avant tout. Mais j’ai osé faire quelque chose de différent, peut-être parce que je suis Belge… Quand on est Belge, on se dit qu’on n’a rien à perdre » précise-t-il avec assurance. Il ajoute : « il faut sortir l’art de son élitisme. D’après moi, l’art c’est du divertissement, du ludique à un niveau plus sophistiqué. »

Pour mener à bien ses projets, l’artiste belge établi à Gand travaille avec une équipe de sept personnes, qui chacune se charge de déléguer le travail à des artisans spécialisés sur des savoir-faire précis. Ainsi, pour réaliser ses pneus à l’allure dentelée dont les dernières versions sont exposées actuellement à la Galerie Perrotin, Wim Delvoye a fait appel à un sculpteur-graveur sur bois. A ce propos, lorsque je lui demande si à force de déléguer, il n’a pas le sentiment d’être dépossédé de son travail d’artiste, il me répond en toute honnêteté qu’il « se sent plus proche d’un architecte que d’un peintre. » Le rôle de chef d’orchestre, voire de chef d’entreprise, n’est donc pas pour lui déplaire. De plus, il précise : « chaque pièce que je fais prouve que j’ai choisi de devenir quelqu’un dans l’art. Je fais en sorte de bien finir mes œuvres. C’est une manière de respecter mon public. »

Wim Delvoye, "Sans titre (Truck Tyre)" 2013, Pneu de camion taillé à la main, ©Studio Wim Delvoye, Belgium, Courtesy Galerie Perrotin

Wim Delvoye, « Sans titre (Truck Tyre) » 2013, Pneu de camion taillé à la main, ©Studio Wim Delvoye, Belgium, Courtesy Galerie Perrotin

De notre conversation, je retiens aussi un goût prononcé pour la politique mais quand j’emploie le terme d’ artiste engagé, il ne semble pas à l’aise avec cette dénomination. « Cela reste quelque chose dont je parle avec mes amis mais ça n’a rien à voir avec mon art » avoue t-il.

Pour clore la discussion, je l’interroge sur ses projets pour le futur. Il me confie que cela fait trente ans qu’il voudrait quitter la Belgique et l’Europe. Il évoque un palais en Iran, à Kashan, un endroit où l’on pourrait tout rénover pour y faire une « mini fondation, une mini galerie, un mini atelier mais aussi un hôtel pour les amis. » Et effectivement, cela laisse rêveur…

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À propos de Pauline Weber

Tribulations intimes au coeur de mes passions : l'art, la mode, la beauté, la littérature, la gastronomie et les voyages. Au gré de mon inspiration et des influences de la sphère créative, je vous livre ici mon agenda esthétique et culturel. « La peinture c’est comme une fenêtre à travers laquelle on pourrait s’envoler vers un autre monde » Chagall

Un commentaire

  1. Superbe interview ma Pauline. Bravo

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