La résurgence de la danse classique dans l’univers de la création

Article illustré par une conversation avec Dorothée Blacher,  responsable du Département Danse au sein de la maison Repetto

Des danseurs sont allongés sur du papier froissé et bougent au rythme du flash et des instructions du photographe. La préparation d’un reportage sur les coulisses d’un ballet ? Pas exactement.

JR, célèbre pour ses photomatons géants disséminés à travers le monde, a initié cet hiver un vaste projet dans le cadre des Arts Series du New York City Ballet. Le résultat, une installation grandeur nature, un œil témoin de notre temps, qui retranscrit avec force, la beauté des corps de quatre-vingts danseurs au rythme d’une chorégraphie immobile. Une collaboration plus qu’étonnante quand on pense à l’identité artistique de JR qui se réclame du Street Art, courant plus radicale dans ses fondements que la danse classique. L’expérience a été si fructueuse que ce dernier s’est même improvisé chorégraphe pour un ballet qui sera présenté en avril et mai prochain au Lincoln Center.

JR NYC Ballet

La preuve que la danse classique inspire bien au delà de son domaine de prédilection.

Et pour cause, elle est devenue aujourd’hui un véritable support de communication. De nombreuses marques et pas seulement de mode, puisent dans son univers pour donner du sens à leur discours et construire des histoires autour de leurs offres respectives.

Dans cette optique, le Club Med a présenté récemment une nouvelle campagne intitulée « Le Ballet ». Réalisée par l’équipe créative de Saatchi & Saatchi, cette dernière met en scène un couple de danseurs suivi par une troupe de ballerines qui réinterprètent en mouvement la fameuse chanson « Darla Diladada » des Bronzés. Une façon subtile pour le célèbre club de vacances de réaffirmer sa volonté de monter en gamme avec humour et décontraction. Créatrice d’identité, la danse classique valorise en effet tout ce qu’elle touche. Art de l’exigence par excellence, elle incarne à la perfection les valeurs du luxe.

L’engouement suscité par Black Swan en 2011 n’est pas anodin. Le film a en effet largement contribué à redonner à la danse classique ses lettres de noblesse. En tant que consultant chorégraphe pour le film, Benjamin Millepied a d’ailleurs beaucoup œuvré dans ce sens, provoquant ainsi les convoitises de nombreuses marques. On repense en effet à la campagne publicitaire d’Air France « l’Envol » où il danse avec sa partenaire sur une chorégraphie de Prejlocaj, choisie pour symboliser avec poésie l’invitation au voyage par les sentiments amoureux. Mais aussi au parfum « L’Homme Libre » de Yves Saint Laurent pour lequel il a été choisi comme égérie et où on le découvre en pleine rue danseur des temps modernes. Une démarche à son image puisqu’il pense lui-même que « la danse est partout » et qu’elle doit être au cœur des projets artistiques.

Source d’inspiration, l’esthétique du ballet jouit de plus d’une grande force de représentation. Ainsi, pour présenter sa collection printemps-été 2014, la jeune créatrice Alix Thomsen a choisi de faire appel à des danseurs de l’Opéra de Paris. A travers « l’histoire de trois sœurs et d’un voyageur », les vêtements sont mis en scène, bougent et se muent au rythme des rebondissements du scénario. Sur le lookbook, l’une des danseuses, Juliette Gernez, pose à plusieurs reprises montée sur pointes ou avec son tutu.

171-full-665 171-full-671

Basé sur l’imaginaire du corps en mouvement, du geste parfait et de la féminité, la danse classique détient ce pouvoir inouï de créer du beau tout en faisant appel à un langage universel.

« Les ballets reflètent l’histoire de la vie, de la jeune fille en quête d’amour » comme le rappelle si justement, Dorothée Blacher, responsable du Département Danse au sein de la maison Repetto.

Voilà pourquoi la danse classique et la mode n’ont eu de cesse d’entretenir un puissant dialogue créatif, faisant collaborer designers, chorégraphes et artistes. Déjà dans les années 20, Gabrielle Chanel avait uni ses talents à ceux de Jean Cocteau et Picasso, en réalisant les costumes de plage du Train Bleu, un des célèbres ballets russes de Serge Diaghilev. D’autres rencontres de ce type ont également marqué les esprits par la suite à l’image de Gianni Versace et Béjard ou de Christian Lacroix pour l’Opéra National de Paris.

letrainbleu2

Par ailleurs Chloé, dont l’univers esthétique s’inscrit dans la fraicheur et la délicatesse de la jeune fille, a également trouvé tout naturellement son inspiration dans le monde du classique. En 2011, Hannah Mac Gibbon a proposé à cet effet un défilé entièrement tourné sur l’univers de la ballerine. Fluidité et transparence sont les maitres mots de cette collection Eté qui rassemble en son sein les codes chers à la marque : plissés en mousseline de soie, jupons en tulle et pantalons amples déclinés sur une palette de couleurs nudes sont associés à des justes-aux-corps qui subliment avec grâce la féminité. Une vidéo diffusée sur Internet et mettant en scène Janie Taylor, danseuse au New York City Ballet, dans les créations de la maison, a de plus été pensée pour marquer l’événement.

maxresdefault

Dans le domaine de la danse contemporaine, digne héritière du ballet, les exemples font aussi légion : Rei Kawakubo et ses costumes « bosses » pour Merce Cunningham, Jean Paul Gaultier et Régine Chopinot ou encore Dries van Notten pour Anna Theresa de Keersmaecker. A la fois sublimé et acteur d’une recherche conceptuelle aboutie au service de la chorégraphie, le costume de danse trouve alors son sens le plus profond tant d’un point de vue artistique qu’intellectuel.

Plus récemment en 2013, Azzedine Alaia, sculpteur du corps par excellence et déjà précurseur en la matière avec sa contribution pour Carolyn Carlson, a conçu les costumes pour La Nuit de Prejlocaj et Les Noces de Figaro à Los Angeles.

D’autre part, Riccardo Tisci, directeur artistique de la maison Givenchy, pourtant friand d’une esthétique plus sombre, a signé à la même époque « des combinaisons seconde peau de couleur nude en tulle rebrodé de dentelle ivoire formant un squelette » pour le Boléro de Ravel. A croire que d’un extrême à l’autre, il n’y a qu’un pas. « Ce qui intéresse à mon sens les créateurs, c’est que de quelque chose de très strict, on parvient à travailler l’opposé. La danse classique c’est aussi ce goût de la transgression que l’histoire du lac des cygnes relate à la perfection » précise Dorothée Blacher.

Riccardo Tisci

Par l’union du tissu et du corps en mouvement, les liens entre danse classique et la mode ne tarissent pas et au contraire, s’autogénèrent.

A ce titre Repetto, marque qui a fait sa renommée après la seconde guerre mondiale grâce à ses chaussons aux coutures retournées et ses vêtements dédiés à la danse, est un cas d’école. Car tout en conservant son territoire d’origine, elle a su pénétrer l’univers de la mode et du luxe. Une histoire qui commence en 1956 avec la création des ballerines rouges Cendrillon, immortalisées par Brigitte Bardot dans « Et Dieu créa la femme » et que Serge Gainsbourg a perpétué dans les années 70 en adoptant en ambassadeur officiel les fameuses Zizi.

Après une période de flottement, la marque est véritablement revenue sur le devant de la scène en 1999 sous l’impulsion de son nouveau directeur Jean-Marc Gaucher. Les collaborations avec les designers japonais, Issey Miyake, Yohji Yamamoto ou Comme des Garçons participent à ce renouveau. En lançant sa collection de prêt-à-porter en 2012 et son parfum en 2013, la maison Repetto a pris un nouveau tournant.

Repetto Garde Robe

Comme l’explique Dorothée Blacher, « l’objectif est de parler de la silhouette de la danseuse en tant que femme active et contemporaine. En diversifiant notre offre produits, nous avons voulu incarner tout ce que la femme Repetto représente aujourd’hui, à savoir une femme en mouvement qui de son cours de danse ou de yoga, part travailler ses ballerines de ville aux pieds et sort le soir surélevée sur des talons qui lui rappellent la cambrure obtenue par les pointes. Repetto c’est avant tout un art de vivre, une attitude. On ne propose pas simplement des produits mais une silhouette, une fonction. Repetto apporte à la femme la grâce de la danseuse. »

Enfin, si la danse classique s’inscrit dans l’air du temps et inspire la création contemporaine, c’est aussi parce qu’elle jouit aujourd’hui d’un regain d’intérêt très fort. Les mannequins ne cessent de vanter ses louanges pour la silhouette et l’on a même vu de nouvelles pratiques sportives s’en inspirant, à l’image du « Body Ballet », apparaître.

Ballerina Project Hawai

Ce phénomène semble aller de pair avec notre époque contemporaine dont la rigueur et l’autorité contrecarrent avec le bling-bling dépassé des années 2000. De plus, dans une société effrénée et avide de résultats rapides, la danse classique fait à l’inverse l’éloge de la patience et de la modestie. Maitrise du corps et apprentissage de la frustration, sont les maîtres-mots de cette discipline.

C’est une sorte de retour aux fondamentaux, « back to basics »

« La danse classique c’est la base, le point de départ d’un large éventail de mouvements, d’une grande liberté de création. Grâce à elle, on apprend à positionner son corps et à mieux se connaître. C’est l’école de la concentration, de la perfection, de la grâce. Et ce sont là de vraies valeurs. » ajoute Dorothée Blacher.

Et puis, si elle continue à attirer tant d’adeptes, toutes générations confondues et ce malgré les difficultés qu’elle représente, c’est qu’elle incarne « le rêve ultime de toutes les petites filles mais aussi des femmes » spécifie t-elle. « Car ne l’oublions pas que la danse c’est avant tout l’instant premier.»

 

La Danse de l’Art

Au delà de sa représentation classique, celle du ballet, la danse n’a cessée au fil du XXème siècle d’être un support pour la création artistique. De plus, elle est aujourd’hui dans l’air du temps. Il suffit de voir l’engouement provoqué par le film Black Swan ou la bande-dessiné Polina de Bastin Vivés, pour s’en rendre compte. Je saisis donc l’instant propice pour aborder cette thématique passionnante qu’est le corps en mouvement dans son rapport à l’art. Ici, il faut prendre le mot « art » au sens large du terme puisqu’il inclut l’art moderne et contemporain mais aussi les arts visuels.

Tout d’abord, je ne saurais que trop vous recommander de grimper les 6 étages du Centre Pompidou pour vous aventurer Galerie 1 afin de découvrir l’exposition « Danser sa vie » qui retracent les liens intimes qu’entretiennent danse et artLe nom de l’exposition parait un peu plat de prime abord mais la critique s’arrête là. En fait, « Danser sa vie » fait référence aux mots de Isadora Duncan, pionnère de la danse libre, pour résumer la quête de toute son existence.

Trois parcours scandent la visite : « La danse comme expression de soi », « Danse et abstraction », «Danse et performance » balayant ainsi un champ assez large de l’histoire de l’art moderne et contemporain. D’entrée de jeu, la Danse de Paris nous accueille entre ses bras et l’on embrasse d’un regard cette oeuvre majeure de Matisse. « En rentrant chez moi, j’ai composé ma danse sur une surface de quatre mètres, en chantant le même air que j’avais entendu au Moulin de la Galette, si bien que toute la composition, tous les danseurs sont d’accord et dansent sur le même rythme. »

Oeuvres d’art représentant le corps en mouvement et performance dansée se côtoient tout au long de l’exposition rappelant ainsi le rôle inspirationnel de la danse au sein de l’art. On redécouvre sous cet angle nouveau les avant-gardes avec l’expressionnisme allemand de Emil Nolde et Ernst Ludwig Kirschner, les rythmes simultanés de Sonia Delaunay, la danse du Bauhaus de Oskar Schlemmer, le constructivisme russe ou encore le cubisme avec Picabia et Picasso.

Concernant la danse à proprement parlé, je vous conseille de vous arrêter admirer le Sacre du Printemps de Pina Bausch : la scénographie est exceptionnellement bien menée et révèle des corps qui s’épuisent dans une lutte acharnée sur fond de tourbe.

J’ai également vécu un moment assez magique devant « Paper Dance » dans Parades and Changes de Anna Halprin. Le son n’est pas toujours très optimal compte tenu de l’exploitation de l’espace mais si vous vous placez bien en dessous de l’enceinte, vous pourrez entendre les bruits du papier qui rythment cette danse brute et sensuelle. C’est captivant. Et puis, si vous avez de la chance, vous pourrez voir la performance de Felix Gonzalez-Torres avec son fameux Go-Go dancer.

Ce que j’aime dans la danse c’est son aspect terriblement créatif, éminanent esthétique.  C’est peut-être l’expression la plus évidente de l’art car le corps est à la source même de l’oeuvre. Et c’est d’ailleurs dans ce postulat que les anthropométries de Yves Klein prennent tout leur sens. Le corps, tel un pinceau vivant, entre en interaction directe avec la toile. Les performances de Jackson Pollock ou Shiraga avec le mouvement Gutai s’inscrivent dans une logique similaire à la nuance près que ce sont les oscillations du corps qui dictent le tempo au pinceau. Avec le dripping, Pollock a  ainsi instauré une nouvelle forme d’expression artistique consistant à projeter de la peinture sur une toile posée à même le sol : la danse endiablée à laquelle s’adonne l’artiste se traduit par une extase psychotique et créative. Shiraga pour sa part se livre à une danse plus acrobatique consistant à s’élancer dans le vide tenu par une corde avec ses pieds en guise de pinceau.

La danse traduit ici les états du corps du peintre qui utilise la toile comme un simple support. Car au delà de la résultante artistique, ce qui importe c’est le cheminement employé pour y parvenir. L’art se déploie à la manière d’un spectacle vivant et permet une appréhension nouvelle du corps dans sa globalité. Je ne peux malheureusement pas tout développer dans le cadre de ce court article mais si la thématique vous stimule, je vous engage à regarder également le travail de Trisha Brown qui  « déplace son corps comme elle déplacerait le crayon ».

Dans la même lignée, Merce Cunningham a également renouvelé les fonctions d’expressions de la danse en mettant au même plan scénographie, musique et danse. De plus, il ne cessera tout au long de sa carrière de convoquer des artistes tels que Rauschenbergb, Jasper Johns, Frank Stella ou encore Andy Warhol pour concevoir les décors et les costumes. Pour la bande son, il fera longuement appel  à John Cage mais aussi plus récemment à Radiohead et Sigur Ros, bien que la collaboration fut plus limitée.« Il faut adorer danser pour persévérer. La danse ne donne rien en retour, ni manuscrits à garder, ni peintures à mettre au mur ou même à exposer dans des musées, ni poèmes à publier ou à vendre, rien sauf cet instant fugace, unique, où vous vous sentez vivre » dira-t-il. A méditer…

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :