Bernard Frize, l’expérience de la peinture

S’en tenant à un langage utilitaire plutôt qu’à l’émotion pure, Bernard Frize s’intéresse à l’acte de peindre qu’il explore et épuise sous tous les angles. Travaillant essentiellement en série, son point de départ est simple et récurrent mais les possibilités infinies. Parce que la création est intimement liée à la contrainte, Bernard Frize détermine des règles, des directions, des limites et produit des peintures qui supplantent toutes classifications. Cascades de couleurs ou monochromie s’agencent dans une constellation de formes à la physionomie variée – chutes, volutes, nuages vaporeux, surfaces tissées – qui matérialise son idée de l’art avec une incroyable poésie et un savant mystère. 

L’acte de peindre 

On serait tenté de chercher en vain des explications, d’interpréter plus qu’il n’en faut. Et pourtant, « il n’y a rien derrière mes peintures » admet l’artiste. Loin de toute provocation ou prétendue revendication, son processus artistique appelle au contraire au détachement, à l’humilité face au résultat plastique. « Je n’ai rien contre la beauté mais elle n’est pas le but. Je n’y pense jamais. La beauté est souvent liée aux couleurs et moi, je fais en sorte que les couleurs ne soient pas sollicitées » ajoute-t-il. Car si les couleurs sont omniprésentes dans ses toiles, elles n’en demeurent pas moins secondaires. L’artiste français basé à Berlin les appréhende en effet comme des outils dont « la liste est rouge, bleu, jaune, violet, vert, marron, noir et blanc. Elles servent à appeler les coups de pinceau par des noms différents. »

Bernard Frize aime réfléchir aux mécanismes qui précédent la toile peinte, telle qu’elle existe dans toute sa matérialité. Minimalistes et pures, ses travaux répondent à une exigence de sincérité où il semble peindre pour le plaisir de peindre. Pour lui, la peinture est merveilleux moyen de compléter notre compréhension du monde. « Regarder une peinture, c’est outre le plaisir que l’on en a, mener une enquête quasi policière, chercher des indices, des traces, des signes même si l’on est incapable d’élaborer verbalement ce que l’on regarde. Sans penser qu’une peinture puisse être épuisée par l’explication, je crois que les grandes peintures parlent toujours de la tragédie humaine, de notre condition de mortel, de notre inscription dans le monde. Par notre travail, par notre pensée, par nos œuvres, l’art donne une forme au chaos, non pas parce qu’il s’agit de trouver une signification cachée dans notre vie, dans le monde ou l’histoire, mais parce que nous sommes seuls et que nous cherchons sans aucune garantie extérieure, la signification de notre être. »

 

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Exhibition View, Courtesy Galerie Perrotin

 

Entre hasard et rationalité 

Ne se réclamant d’aucun courant, d’aucune branche de l’art abstrait, il se dit porté par la génération de l’image, son émergence, sa dissolution. D’un tempérament calme et réfléchi, il travaille seul et assidument dans son atelier en respectant une routine de production parfois douloureuse. Tout est rigoureusement pensé à l’avance : il tâtonne, il teste, s’il se trompe, il recommence car tout doit être sur une seule couche. Le geste est unique et le pinceau n’a pas le droit à l’erreur. Bien sur le hasard peut intervenir soit par chance, soit parce qu’il organise secrètement sa venue sinon il ne serait pas artiste « Je trahis dès que possible les règles que je me fixe sous peine de m’ennuyer. Mes peintures naissent du chaos, de la chance. Leurs formes dépendent uniquement de leurs propriétés techniques : fluidité, quantité de peinture, angle de la surface sur laquelle elle s’écoule. Cet aspect, l’expérience visuelle ne le montre pas. En fait, en art, je déteste le formalisme, le design graphique, le mimétisme, les choses sans motivations, juste pour faire joli. J’aime la profondeur, la cohérence, la loyauté. Les images sont indispensables, mais pas celles qui ne représentent qu’elles-mêmes. »

Critique d’art et professeur à la School of the Art Institute of Chicago, Terry Myers ne manqua pas de souligner, avec humour et justesse, que ses peintures sont « la somme de 100 pour cent de désinvolture et de 100 pour cent de calcul ». De quoi écarter toute spéculation à son sujet car si Bernard Frize a commencé la peinture à l’âge de 15 ans, il ne la retrouvera que plus tardivement après plusieurs chemins de traverse et tergiversations qui lui permettront d’en comprendre son essence sacrée.

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Exhibition View, Courtesy Galerie Perrotin

 

Longue vie à la peinture

Bien que certains prédisent depuis des décennies la mort de la peinture, elle reste un espace de travail valable. « Les artistes français, mais plus encore le milieu de l’art français, traumatisé pendant longtemps par la chute de sa domination sur la scène internationale a érigé Marcel Duchamp en père spirituel et s’est interdit pendant longtemps de regarder les peintures, mais c’est probablement le seul pays qui fut aussi dogmatique et qui s’est ainsi isolé du monde. Il y a certainement beaucoup plus de peintres aujourd’hui mais il y a beaucoup plus de tout aujourd’hui aussi. Toutes les formes d’art co-existent » précise-t-il avec justesse.

En 2015, Bernard Frize a gagné le prestigieux Käthe-Kollwitz-Preis signant une double reconnaissance dans sa terre d’adoption : l’Allemagne. Et parce que tout est possible au lever du jour, il expose actuellement à la Galerie Perrotin de New York avec pour leitmotiv Dawn comes up so young, titre tirée d’une chanson de Roy Orbison, dans Zabriskie Point. « L’innocence vient à l’aube, et la chouette de Minerve, apportant culpabilité et remords, vient au couchant » confie-t-il. Il est également à l’honneur dans deux expositions collectives qui explorent respectivement la représentation du volume et l’idée de surface à la Galerie Simon Lee de Hong-Kong et à la Galerie Dirimart Art à Istanbul.

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Exhibition View, Courtesy Galerie Perrotin

 

Pour en savoir plus sur sa pratique, c’est par ici.
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Je suis une Fille Spaghetti 

Je ne sais pas vous mais pour ma part, la fin de l’hiver se fait longue et je rêve déjà de mes étés inscouciants entre les Cinque Terre, la Toscane et Venise. Étant Niçoise d’origine (qui est à mon sens la plus italienne des villes françaises), mon cœur bat inlassablement au rythme de l’Italie.

D’ailleurs, quand je pars en vadrouille sur le pourtour méditerranéen,  j’y passe au moins la moitié de mon temps au risque de bouder la Provence… Il faut dire que la pasta (alla vogole) è molto buona, la pizza deliziosa (et à prix décent) et la milanesa à tomber (c’est mal pour la végétarienne contrariée que je suis)… Sans parler de l’art et de la mode. Je ne développerai pas ici sinon je risque de m’egarer.

Tout ça pour vous dire que si vous voulez mettre un soupçon de chaleur et de sauce tomate dans votre cœur, le dernier numéro de Paulette saura vous combler à mille pour-cent. Il faut dire qu’on a mis les bouchées doubles 🍝🍝🍝🍝

Pour ce 27ème numéro, je vous emmène dans la rubrique blabla voir Bettina Rheims à la MEP avec Monica Belluci en sexy mama italiana.


Et je vous invite également à la découverte d’une pratique en plein renouveau emplie de sensualité : la céramique 🤗

Belle lecture les Paulette 🇮🇹🇮🇹🇮🇹🇮🇹



Paola Pivi n’a pas peur de la démesure

Paola Pivi, "Ok, you are better than me, so what?" 2013, Photo: Guillaume Ziccarelli, Courtesy Galerie Perrotin
Paola Pivi, « Ok, you are better than me, so what? » 2013, Photo: Guillaume Ziccarelli, Courtesy Galerie Perrotin

De grands ours à plumes colorées, une pizza oversize, un avion à bascule, des performances qui mêlent éléments improbables à l’image d’un léopard traversant une forêt de tasses de capuccino factice ou encore un alligator plongé dans la crème chantilly… difficile de passer à côté du travail de Paola Pivi. Si son nom n’est pas gravé dans votre mémoire, ses œuvres vous parleront certainement, soit parce qu’elles auront incontestablement accroché votre regard, soit parce qu’elles feront tout simplement appel à votre instinct.

Et l’instinct, c’est bien ce qui anime l’artiste, la pousse à produire et à vivre son art pleinement. « Ingénieur de formation et professeur d’aérobic à mes débuts, il n’y a pas eu d’art dans ma vie avant mes 23 ans. Pourtant, c’est quelque chose qui était bien à l’intérieur de moi. »

Paola Pivi,"Pizza" 1998, Courtesy Galerie Perrotin
Paola Pivi, »Pizza » 1998, Courtesy Galerie Perrotin

Loin d’une explication rationnelle du pourquoi du comment à laquelle je m’attache obstinément à percer le mystère en décortiquant ses œuvres, Paola Pivi tend vers un au-delà qui nous rappelle à notre humanité. « Je n’ai pas vraiment de mots pour cela car nous sommes plutôt dans le registre du contemplatif. Bien souvent, mes œuvres sont la résultante d’une vision qui se produit dans mon esprit et que je décide ensuite de produire. J’ai mes idées et je les exécute, ce qui s’avère somme toute très excitant. »

Paola Pivi, "How I Roll" 2012, Photo: Attilio Maranzano, Courtesy Galerie Perrotin
Paola Pivi, « How I Roll » 2012, Photo: Attilio Maranzano, Courtesy Galerie Perrotin

En composant son art avec des animaux, des personnes ou encore des objets de la vie quotidienne a priori banals, Paola Pivi le charge d’une grande poésie visuelle et d’un soupçon énigmatique. Éclectiques, ses œuvres ont la particularité d’éveiller à l’unisson notre curiosité.

Pris aux mains d’interrogations intempestives, nous ne pouvons nous empêcher de dérouler le fil d’une histoire et d’en essaimer les suppositions. Que font ces chevaux juchés sur le 1er étage de la Tour Eiffel ? Comment sont-ils montés jusqu’ici ? Tenté de répondre « par l’ascenseur » tout simplement, l’emblème parisien semble être devenu leur environnement naturel. De cette situation en apparence incongrue, ils en ressortent plutôt sereins voir tout simplement biens, comme plongés au beau milieu d’un terrain de jeu propice à la découverte.

Paola Pivi, "Yee-Haw (horse)" 2015, Photo: Hugo Glendinning, Courtesy Galerie Perrotin
Paola Pivi, « Yee-Haw (horse) » 2015, Photo: Hugo Glendinning, Courtesy Galerie Perrotin

Projet à l’envergure folle, « Yee-Haw » est né d’une rencontre avec Virginie Coupérie-Eiffel, cavalière et championne de France. Pour cette deuxième édition du Longines Paris Eiffel Jumping, l’arrière petite fille de Gustave Eiffel a invité l’artiste italienne à réaliser l’affiche de l ‘événement qui a eu lieu du 3 au 05 juillet dernier. Imaginé sous l’absence sourde des cow-boys, le résultant de la performance est immortalisé par une série de cinq photographies exposées jusqu’ au 1er août prochain dans l’espace Saint-Claude de la Galerie Perrotin. Amateur d’art empli d’amour pour l’univers équestre, vous savez maintenant ce qu’il vous reste à faire !

Paola Pivi,"Yee-Haw" 2015, Photo: Hugo Glendinning, Courtesy Galerie Perrotin
Paola Pivi, »Yee-Haw » 2015, Photo: Hugo Glendinning, Courtesy Galerie Perrotin

Wim Delvoye, « l’enfance de l’art »

Wim Delvoye est à l’honneur à la Galerie Perrotin jusqu’au 31 octobre 2014 et présente une vingtaine d’œuvres inédites. Vous y découvrirez entre autres des valises en aluminium ciselées aux motifs persans, des pneus dentelés, des roues de vélos en double torsion ou encore une version miniature de « Suppo » en marbre d’où surgissent d’étranges racines…

A bientôt 50 ans, Wim Delvoye n’a pas pour autant perdu son âme d’enfant. C’est à l’occasion du vernissage de sa dernière exposition à la Galerie Perrotin que je fais sa rencontre. Dès les premiers échanges, je ressens chez lui un mélange d’excitation et d’appréhension. Et, c’est avec amusement que je cherche rapidement à capter sa personnalité et son énergie débordante car derrière la nébuleuse de ses propos, se cache une timidité, certes maîtrisée avec les années, mais aussi une grande sensibilité.

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Wim Delvoye lors de son exposition « Au Louvre » devant l’oeuvre « Suppo » 2011, Photo : Guillaume Ziccarelli, Courtesy Galerie Perrotin

Wim Delvoye est l’aîné d’une famille de trois enfants. Chaque week-end, ses parents l’emmènent visiter des églises et des musées. Son père porte en effet un grand intérêt à la peinture et met toutes ses expectatives sur son fils. Instituteur, il rentre chaque soir à la maison avec des papiers et des crayons, offrant à Wim ses jouets favoris. Dès plus le jeune âge, il se met à dessiner.

Déclaré inapte aux mathématiques suite à une batterie de tests psychologiques, il décide très vite d’endosser une carrière artistique et entre à quinze ans à l’Ecole d’arts plastiques de Coutrais. Lorsque Wim Delvoye intègre, trois plus tard, l’académie des Beaux-Arts de Gand, il est presque fatigué et a l’impression de ne rien apprendre. C’est loin du conceptualisme ambiant des années 80 dans lequel il ne se reconnaît pas, qu’il va alors construire en secret son identité artistique.

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Grand admiratif de Marcel Duchamp, il développe très vite une obsession pour la scatologie et l’analité. Avec Cloaca, machine qui reproduit scientifiquement le processus de digestion, Wim Delvoye choisit ainsi de montrer la fragilité, l’humilité loin de tout particularisme.

« Dans les années 80, nous étions face à deux problématiques, celle du genre et du néo-colonialisme. J’ai eu alors envie de faire des œuvres qui pourraient dépasser ce complexe de l’homme blanc. Mes œuvres sont très masculines finalement. » Il y a certainement de quoi être déstabilisé lorsque l’on découvre pour la première fois une machine comme Cloaca. Mais comme le rappelle si honnêtement l’artiste, « en Belgique, l’art quelle que soit la forme qu’il prend, est toujours pris au sérieux. »

Cloaca, 2006
Cloaca, 2006

Wim Delvoye est bel et bien Belge et c’est un détail à ne pas omettre si l’on veut appréhender son art et son goût prononcé pour le détournement. « Mon souci, c’est d’être compris par tout le monde. Un pneu, une valise, le caca tout le monde connaît. C’est une manière d’aborder le quotidien de façon très cosmopolite » avance-t-il tout naturellement. Parer son œuvre d’universalité est chez lui un principe fondamental.

Fasciné par le populaire, la science, la religion ou encore le sexe, Wim Delvoye propose des œuvres très éclectiques tant dans leurs inspirations que dans leurs réalisations. Les supports et matériaux utilisés sont variés et vont de l’acier au caoutchouc, en passant par le marbre, le bronze ou encore la peau de cochon voire la peau humaine.

Wim Delvoye, Snow White, 2006, Cochon naturalisé et tatoué
Wim Delvoye, Snow White, 2006, Cochon naturalisé et tatoué

Après Cloaca, Wim Delvoye part en Chine élever et tatouer des cochons. Pour ses dessins préparatoires, il détourne en fils spirituel de Walt Disney – ils ont les mêmes initiales, c’est un signe, assurément – des scènes de cartoons où Blanche-Neige côtoie Cendrillon d’une drôle de façon et où Mickey se retrouve crucifié, ses amis Donald, Minnie et Dingo pleurant son malheur à ses pieds. On y retrouve également des références à l’univers du luxe comme Louis Vuitton, où il reprend à son compte initiales enlacées LV, pointes de diamants, étoiles et fleurs quadrilobées propres à la célèbre toile enduite du malletier parisien. Une manière subtile de rappeler que l’artiste est devenu aujourd’hui une marque et que l’art contemporain est le summum du luxe.

En mai 2012, Wim Delvoye s’est installé au Louvre au sein du département des Objets d’art instaurant ainsi un dialogue entre le passé et le présent. A cette occasion, « Suppo », une tour gothique en acier torsadé atteignant 11m de haut, a été érigé sous la pyramide du Louvre flirtant ainsi avec le spectaculaire. Tim, véritable peinture vivante dont le dos a été tatoué par les soins de l’artiste et vendu 150 000 euros à un collectionneur, était également présent dans les salons Napoléon III.

Vue de l'exposition Wim Delvoye "Au Louvre", "Tim", Peau tatouée / Tattooed skin Photo: Guillaume Ziccarelli © Studio Wim Delvoye, Belgique
Vue de l’exposition Wim Delvoye « Au Louvre », « Tim », Peau tatouée / Tattooed skin Photo: Guillaume Ziccarelli © Studio Wim Delvoye, Belgique

Tiraillé entre la loi du marché et ses projets personnels, Wim Delvoye a pris le chemin de la liberté et fait le pari de la difficulté. « Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une ère où c’est le marché qui compte, la vente et le collectionneur passent avant tout. Mais j’ai osé faire quelque chose de différent, peut-être parce que je suis Belge… Quand on est Belge, on se dit qu’on n’a rien à perdre » précise-t-il avec assurance. Il ajoute : « il faut sortir l’art de son élitisme. D’après moi, l’art c’est du divertissement, du ludique à un niveau plus sophistiqué. »

Pour mener à bien ses projets, l’artiste belge établi à Gand travaille avec une équipe de sept personnes, qui chacune se charge de déléguer le travail à des artisans spécialisés sur des savoir-faire précis. Ainsi, pour réaliser ses pneus à l’allure dentelée dont les dernières versions sont exposées actuellement à la Galerie Perrotin, Wim Delvoye a fait appel à un sculpteur-graveur sur bois. A ce propos, lorsque je lui demande si à force de déléguer, il n’a pas le sentiment d’être dépossédé de son travail d’artiste, il me répond en toute honnêteté qu’il « se sent plus proche d’un architecte que d’un peintre. » Le rôle de chef d’orchestre, voire de chef d’entreprise, n’est donc pas pour lui déplaire. De plus, il précise : « chaque pièce que je fais prouve que j’ai choisi de devenir quelqu’un dans l’art. Je fais en sorte de bien finir mes œuvres. C’est une manière de respecter mon public. »

Wim Delvoye, "Sans titre (Truck Tyre)" 2013, Pneu de camion taillé à la main, ©Studio Wim Delvoye, Belgium, Courtesy Galerie Perrotin
Wim Delvoye, « Sans titre (Truck Tyre) » 2013, Pneu de camion taillé à la main, ©Studio Wim Delvoye, Belgium, Courtesy Galerie Perrotin

De notre conversation, je retiens aussi un goût prononcé pour la politique mais quand j’emploie le terme d’ artiste engagé, il ne semble pas à l’aise avec cette dénomination. « Cela reste quelque chose dont je parle avec mes amis mais ça n’a rien à voir avec mon art » avoue t-il.

Pour clore la discussion, je l’interroge sur ses projets pour le futur. Il me confie que cela fait trente ans qu’il voudrait quitter la Belgique et l’Europe. Il évoque un palais en Iran, à Kashan, un endroit où l’on pourrait tout rénover pour y faire une « mini fondation, une mini galerie, un mini atelier mais aussi un hôtel pour les amis. » Et effectivement, cela laisse rêveur…

Jean-Michel Othoniel à la conquête de Versailles

« Je crois beaucoup à l’échange entre les arts »

L’île du bassin bas au travers des fûts de chênes verts. Au loin, le ballet des fontaines de Jean-Michel Othoniel. Aquarelle. © Fabrice Moireau / Agence de Louis Benech.
L’île du bassin bas au travers des fûts de chênes verts. Au loin, le ballet des fontaines de Jean-Michel Othoniel. Aquarelle ©Fabrice Moireau / Agence de Louis Benech

À l’issu d’un concours lancé en 2011 par Jean-Jacques Aillagon, le projet commun de Jean-Michel Othoniel et Louis Benech a été retenu parmi 27 candidatures afin de recréer le bosquet du Théâtre d’Eau du jardin de Versailles. Le résultat dévoilé en mai 2015, comporte le réaménagement du jardin et un ensemble de trois-sculptures fontaines qui retranscrivent de façon allégorique les danses de Louis XIV.

Vue de l'atelier de Jean-Michel Othoniel, en plein cœur du Marais.  ©Philippe Chancel
Vue de l’atelier de Jean-Michel Othoniel, en plein cœur du Marais.
©Philippe Chancel

Il faisait très chaud ce jour là à Paris, une chaleur terrassante, presque inattendue malgré la saison bien avancée. Lorsque je pénètre l’atelier de Jean-Michel Othoniel, niché en plein cœur du Marais, il est gorgé de lumière ce qui ne manque pas d’ajouter une grande poésie au lieu. Assis religieusement à sa table, l’artiste dessine au calme clair de cette belle matinée de juillet. Une grande plénitude se dégage dans l’air et j’observe avec attention les sculptures en perles de Murano disséminées dans la pièce, qui ont concouru à sa réputation actuelle.

Je comprends vite que son travail d’artiste s’est progressivement dédoublé. La recherche créative solitaire a petit à petit laissé place à la nécessité du travail en équipe où tel un chef d’orchestre, il écrit sa partition avant de la délivrer à ses musiciens. « J’ai besoin d’être avec les personnes qui produisent pour moi, je ne me contente pas de déléguer car j’apprends à leur contact, je me nourris des techniques, un peu comme un chorégraphe qui s’inspire des interprétations des danseurs. »

Une passion pour le verre soufflé

Jean-Michel Othoniel. L’Entrée d'Apollon, 2013. Sculpture fontaine pour le bosquet du Théâtre d’Eau dans l’atelier de Versailles. © Château de Versailles / Thomas Garnier
Jean-Michel Othoniel. L’Entrée d’Apollon, 2013. Sculpture fontaine pour le bosquet du Théâtre d’Eau dans l’atelier de Versailles ©Château de Versailles / Thomas Garnier

Celui qui a fait du verre de Murano sa signature a commencé tel un petit alchimiste à focaliser son attention sur les matériaux aux propriétés réversibles à l’image du plomb, du souffre ou encore de la cire. En travaillant la forme, l’artiste a instauré un dialogue poétique avec les mots.

« Le verre de Murano me correspond bien car il offre un champ très riche de possibilités. C’est une matière complexe associée à l’artisanat, aux artistes verriers mais qui est peu utilisé dans l’art contemporain. Verre sculpté dans la masse à chaud, il est aussi très lié au corps, à la sensualité ce qui lui donne ce côté imparfait et hyper technique à la fois. »

L’artiste représenté par la Galerie Perrotin vient de fêter ses 50 ans  et il s’apprête à présenter prochainement une installation pérenne dans l’enceinte du château de Versailles. Une grande première pour cette institution qui n’accueille en temps normal que des initiatives éphémères.

« Versailles arrive à un moment où je suis en pleine maturité, en pleine possession de mon travail. Je me sens à l’aise dans mon propre alphabet pour en décliner d’autres formes. Versailles va me permettre de révéler mon travail à l’international. J’ai la chance que tout s’enchaine, un projet en appelant un autre » ajoute-il humblement.

Une association avec Louis Benech

Portrait1 Louis Benech et Jean-Michel Othoniel ©Château de Versailles, Thomas Garnier - copie
Jean-Michel Othoniel et Louis Benech ©Château de Versailles, Thomas Garnier

Ce projet d’envergure, Jean-Michel Othoniel le doit au paysagiste Louis Benech. En s’inscrivant dans les pas de Le Nôtre qui avait pour habitude de travailler en équipe, il a souhaité faire appel aux compétences d’un artiste. Rapidement, Jean-Michel Othoniel lui est apparu comme une évidence.

« Quand j’ai visité son exposition à Beaubourg, j’ai vu combien les enfants, agités dans d’autres expositions du musée, semblaient fascinés devant son œuvre. Leur calme, leur admiration devant ses sculptures gaies et pétulantes m’ont convaincu. Avec ses facultés et sa grâce, il me semblait en parfait accord avec l’esprit du bosquet » confie Louis Benech.

À la manière de Le Brun et Le Nôtre, ils ont imaginé ensemble leur vision du jardin. Appréhendé comme un lieu de contemplation où l’on suspend le temps, cette vision s’oppose à l’esprit de Versailles historiquement assez militaire. « Le jardin est une terre de douceur, de rencontre paisible. Un endroit qui panse toutes les infirmités que l’on porte » précise Louis Benech. Partant de cette idée, le paysagiste recrée deux bassins d’eau en référence aux emplacements exacts où des spectacles étaient organisés pour la Cour.

Plan du bosquet du Théâtre d’Eau. Projet de Louis Benech ©Agence de Louis Benech
Plan du bosquet du Théâtre d’Eau. Projet de Louis Benech ©Agence de Louis Benech

 De son côté, Jean-Michel Othoniel mène un travail de recherche poussé sur la fonction du jardin à Versailles. « J’étais à Boston et je suis tombé sur un livre que Louis XIV a écrit, Manière de montrer les jardins de Versailles, où il explique comment se mouvoir dans le jardin. A sa lecture, ce langage m’est apparu comme une chorégraphie. J’ai alors réalisé qu’il y avait un lien entre la danse et le jardin. En approfondissant mes recherches, j’ai découvert une thèse qui mettait en rapport les parterres en broderie de Le Nôtre à l’origine des jardins à la française et une écriture de la danse que le roi avait commandée auprès de Feuillet en 1701 afin de se souvenir de tous ses pas de danse. »

Seuls trois exemplaires du livre de Feuillet existent dans le monde. Signe du destin, un de ces ouvrages s’avère disponible à la bibliothèque de Boston. L’artiste détient alors une source d’inspiration majeure. Les « Belles Danses » vont prendre vie au cœur du bosquet du Théâtre d’Eau.

Des sculptures inspirées par l’écriture chorégraphique du Roi Soleil

Jean-Michel Othoniel, Les Belles Danses, Le Rigaudon de la Paix, simulation, 2012 ©Othoniel Studio
Jean-Michel Othoniel, Les Belles Danses, Le Rigaudon de la Paix, simulation, 2012
©Othoniel Studio

En reprenant cette calligraphie du corps en mouvement comme base pour ses sculptures fontaines, Othoniel réincarne poétiquement les danses du roi sur l’eau. Au nombre de trois, elles correspondent chacune à une danse de Louis XIV : L’Entrée d’Apollon qui est un face à face, Le Rigaudon de la Paix et La Bourrée d’Achille qui au contraire se dansent à deux d’où leurs formes circulaires. « La France est le seul pays à avoir écrit sa danse. C’est grâce à Louis XIV qui avait une vision conquérante de la culture » précise l’artiste dont la sensibilité pour le ballet est vive.

Ce projet très complexe est presque architectural. Pour le mener à bien, près de mille sept cent cinquante perles dorées ont été soufflées à la bouche dans l’atelier de Bâle. Ornées d’une feuille d’or et pesant chacune entre quatre et huit kilos, elles ont ensuite été montées sur une structure métallique qui laisse passer l’eau et crée ainsi une continuité dans le flux à l’image d’un pas de danse.

De plus, en amenant le verre de Murano à Versailles, Jean-Michel Othoniel opère une sorte de revanche sur le passé. Louis XIV avait en effet le désir de créer une manufacture de verre comme il l’avait fait à Sèvres pour la céramique. Afin d’exporter ce savoir-faire propre à la Sérénissime mais hautement protégé, Colbert débaucha une équipe de verriers vénitiens. Ironie du sort, ils seront rapidement assassinés obligeant Louis XIV à travailler directement avec la Cité des Doges pour la galerie des Glaces.

Jean-Michel Othoniel, Les Belles Danses, simulation, 2012  ©Othoniel Studio
Jean-Michel Othoniel, Les Belles Danses, simulation, 2012
©Othoniel Studio

Les « Belles Danses » s’inscrivent de manière subtile dans l’Histoire de Versailles et font dialoguer ensemble la sculpture, la danse et le jardin. A l’écoute des autres disciplines, Jean-Michel Othoniel avoue : « il n’y a pas de stratégie en art. En tant qu’artiste-plasticien, la chose la plus importante, c’est l’écoute, l’ouverture au monde. »

Lorsque la nature aura repris ses droits au printemps 2015, une performance orchestrée par des danseurs viendra inaugurer l’ensemble sublimé du duo français. Le ballet a résolument retrouvé ses lettres de noblesse !

Surface to Air : au delà de la mode

Article illustré d’une série mode et art réalisée par Jean Picon pour Surface to Air (collection Automne-Hiver 2014)

A mi chemin entre les différents champs de la création contemporaine, Surface to Air voit le jour à l’aube des années 2000 à Paris avec à sa tête, Jeremie Rozan, Aldric Speer et Santiago Marotto. Au départ studio de création pour des labels de musique, l’aventure mode commence en 2004 avec une première collection homme. Complétée en 2007 par la femme, les pièces se démarquent par « un mélange d’allure parisienne et de sportswear américain contemporain » qui font de Surface to Air un véritable life-style.

Photo : Jean Picon - Palais de Tokyo - "Flamme Eternelle" par Thomas Hirschhorn
Photo : Jean Picon – Palais de Tokyo – « Flamme Eternelle » par Thomas Hirschhorn

Sous l’impulsion de Aldric Speer, directeur de la création, la marque ainsi baptisée en référence aux missiles anti-aérien s’inscrit rapidement dans une succession de collaborations à la croisée de la musique, de l’art et du cinéma. C’est ainsi que Justice entre dans l’histoire créative de Surface to Air quand Jeremie Rozan réalise en 2006 le clip vidéo de « We are your friends ». De cette rencontre née l’envie de collaborer à nouveau et le duo de musique électronique est invité en 2008 à imaginer deux vestes en cuir signature. Devenues des intemporelles pour la marque, le succès est immédiatement au rendez-vous.

Photo : Jean Picon - Monsieur Bleu
Photo : Jean Picon – Monsieur Bleu

La tradition est ensuite perpétuée par des personnalités remarquables à l’image de Kid Cudi, rappeur et star de HBO, Theophilus London jeune rappeur new-yorkais, Kim Gordon musicienne du groupe Sonic Youth, Alisson Mosshart chanteuse du groupe The Kills, Leigh Lezark, mannequin et DJ new-yorkaise ou encore Aaron Young, artiste américain. Tous contribuent à construire avec brio l’identité transversale de S2A en rassemblant les inspirations.

Photo : Jean Picon - Palais de Tokyo
Photo : Jean Picon – Palais de Tokyo

Dans cette lignée, Surface to Air a dévoilé avec fin juin sa toute dernière collaboration avec AIMKO lors d’un événement au flagship store de la rue Vieille du Temple : une collection capsule de quatre tee-shirts au design exclusif, orchestrée par le collectif Fuzlab.

Photo : Jean Picon
Photo : Jean Picon

Composé de Fabrizio Moretti, le batteur des Strokes et de Renald Luzier, dessinateur satirique pour le Charlie Hebdo, ce duo de dessinateurs a réalisé à quatre mains une frise géante à l’encre de Chine et au posca sur un rouleau d’imprimeur de 80m de long. Commencée en 2012 dans l’antre de la Galerie Perrotin et fruit de longs mois de travail, l’œuvre entend réinterpréter le mythe grec Thésée et le Minotaure.

Photo : Jean Picon
Photo : Jean Picon

Elle sera visible à la rentrée prochaine et dans son intégralité dans un lieu incontournable de la scène artistique contemporaine parisienne… Alors, afin de nous tenir en haleine, les deux artistes se sont pris au jeu d’une performance en répliquant en temps réel une partie de la frise sur le mur de la boutique iconique du Marais. De quoi contenter toutes les sensibilités !

Photo : Jean Picon Courtesy Galerie Perrotin
Photo : Jean Picon
Courtesy Galerie Perrotin

Compte tenu de cette identité protéiforme propre à Surface to Air, nous avons choisi de réaliser le shooting photo au sein du Palais de Tokyo et de la Galerie Perrotin afin de célébrer la rencontre de l’art et de la mode. Ce dernier met principalement en scène des pièces de la prochaine collection Automne Hiver 2014 dont les inspirations tirent leurs racines dans l’attitude et la féminité des femmes samouraïs. À la manière d’une armure, le corps est sublimé, sculpté grâce à des imprimés audacieux et des coupes pointues.

Photo : Jean Picon - Courtesy Galerie Perrotin - "Steel Eroded Compact Disc Sign" by Daniel Arsham
Photo : Jean Picon – View of / vue de l’exposition de Daniel Arsham « The Future is Always Now » – « Steel Eroded Compact Disc Sign » – Courtesy Galerie Perrotin

Et quoi de mieux pour célébrer la rencontre de la mode, l’art et la musique que les oeuvres de Dianel Arsham en toile de fond ? L’artiste new-yorkais est exposé à la Galerie Perrotin jusqu’au 26 juillet et dévoile ses dernières réalisations autour de l’univers musical. Suspendues dans un espace temps qu’on ne saurait identifier, des sculptures érodées comme des fossiles représentant guitares, platines, microphones, radio-cassettes troublent notre perception par leur étrange physionomie.

Que reste-t-il à conquérir à Art Basel ?

La 45ème édition de Art Basel vient de s’achever, battant un nouveau record de fréquentation avec plus de 92 000  visiteurs.

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Le goût de l’excellence

Tout nouveau-né dans la sphère de l’art s’accordera à dire que s’immiscer pour la première fois dans les allées de la foire de Bâle est un ravissement permanent, tant d’un point de vue esthétique qu’intellectuel. On ne cesse d’être sollicité sur tous les plans et on s’attendrait presque à penser que le plaisir décroît au bout de la troisième ou quatrième visite.

On serait même tenter d’avancer un peu blasé « les foires à la longue c’est toujours pareil. » Et bien non, car Art Basel est une foire à part. Explications.

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Damien Hirst, 14 Rooms

« Bâle c’est hors norme, en terme de qualité des œuvres, de galeries, de collectionneurs. C’est incroyable » atteste Nicolas Nahab de la Marian Goodman Gallery.

Cet enthousiasme, Thaddaeus Ropac à la tête de la galerie éponyme déployée entre Salzbourg, Paris et Pantin, le partage également : « Chaque année, on se dit qu’on ne peut pas aller plus loin, que ça ne peut pas être mieux. Et pourtant ! Cette édition a été extraordinaire. Nous avons vendu à de nombreuses institutions culturelles et musées. Et pour cela, nous avons eu besoin d’un directeur, d’un commissaire d’exposition et d’un curateur fiduciaire. Il n’y a qu’à Bâle que l’on réunit tous ces éléments et que l’on rencontre toujours de nouvelles personnes. »

 « Art Basel est un rendez-vous incontournable où l’on vient pour prendre la température. Et d’année en année, le spectre est toujours plus grand. Il y a une sorte d’accélération qualitative : les visiteurs sont de plus en plus concernés et ils attendent la foire d’une année sur l’autre car c’est une véritable nourriture pour eux » ajoute Kamel Mennour dont le visage est récemment apparu sur les encarts publicitaires du nouveau BHV Marais. Une initiative qu’il a, précise-t-il, accepté car elle est née d’une amitié et que 100% des bénéfices de cette campagne sont reversés à l’hôpital Necker.

 Une organisation hors pair

Créée en 1970 par Ernst Beyeler entre autres, la foire helvétique a non seulement le bénéfice de l’expérience mais redouble d’efforts chaque année pour monter en gamme, améliorer son organisation, tout en proposant de nouvelles initiatives à l’image de 14 Rooms, série de performances très réussie, co-commissionnée par la Fondation Beyeler, Art Basel et le Theater Basel. Ce projet inédit est une façon très brillante de montrer des performances dans le cadre d’une foire. C’est  aussi une parenthèse nécessaire pour ne pas enfermer Art Basel dans son seul aspect business.

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Art Unlimited

De plus, beaucoup s’accorde à dire que la troisième édition d’Art Unlimited qui présente des œuvres monumentales, est particulièrement remarquable cette année.  « Les projets sont époustouflants. Les œuvres sont très bien choisies et ont chacune leur espace propre tout en dialoguant parfois avec les autres. On rentre vraiment dans l’univers de chaque artiste » précise Héloïse Le Carvennec, responsable Presse et Communication à la Galerie Perrotin.

« Chaque année, l’écart se creuse. Art Basel est bien au dessus des autres. Tout est fait avec beaucoup d’intelligence, la foire est toujours plus professionnelle et on reçoit la crème des collectionneurs » souligne Anne-Claudie Coric, directrice de la Galerie Daniel Templon.

Art Basel, l’indétrônable ?

Devant cet engouement, on serait susceptible de penser que si la foire a atteint de tels sommets, elle finira bien par être freinée dans sa course. Pas si sûre.

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Galerie Almine Rech

Comme le souligne Jason Cori, directeur de la Galerie Almine Rech de Londres, il ne faut pas oublier qu’« une édition réussie comme celle là surfe aussi sur le marché. Art Basel reste un thermomètre des tendances. C’est quelque chose d’ancré : on doit montrer à Bâle le meilleur de nous même. Tout le monde de l’art est réuni dans un mouchoir de poches. »

Art Basel est bien le reflet d’un marché de l’art qui ne connaît pas la crise et qui a des perspectives de développement hors pair. En effet, selon Nicolas Nahab de la Marian Goodman Gallery « la foire peut très probablement aller à un niveau haut dessus. Plus le marché s’ouvre à de nouveaux collectionneurs, plus la foire va s’internationaliser attirant toujours plus de monde. »

 Une foire anglo-allemande

Seul regret pour certaines galeries, la foire manque de diversité et affiche un tropisme germanique aux influences anglo-saxonnes.

 « La foire pourrait être beaucoup plus internationale en faisant la part belle à des galeries venues du Tiers Monde. Mais elle reste très suisse-allemande, anglo-allemande. Cela donne un certain style esthétique intellectualiste et minimaliste » spécifie Anne-Claudie Coric de la Galerie Daniel Templon.

Galerie Daniel Templon
Galerie Daniel Templon

Nathalie Obadia, à la tête de trois galeries (deux à Paris et une à Bruxelles), partage la même opinion et ajoute que « les artistes français doivent parvenir à être reconnu de manière plus importante grâce à la foire de Bâle. Il faut que ces artistes soient à la fois présents dans les institutions et dans le marché de l’art. ».

Au delà de l’Art Business 

Passage obligé des galeristes, curateurs, collectionneurs et passionnés du monde de l’art, la 45ème édition de Art Basel qui a réunit 285 galeries de renom venues de 34 pays à travers le monde, est aussi le temple oh combien critiqué du mariage de l’art et de l’argent.

Galerie David Zwirner
Galerie David Zwirner

Ouverte au grand public le 19 juin, la foire de Bâle a enregistré ses plus beaux records dès le 17 juin lors de la preview dont l’accès est réservé aux grands collectionneurs. Alimenté par ces résultats exceptionnels qui font de Bâle un eldorado financier fantasmé, le marché de l’art est de plus en plus caricaturé par la critique. On parle d’ « artketing » et on reproche à certaines galeries d’agir comme des marques de luxe. Ce discours éculé véhicule à mon sens une image perverse. Car devant cette starification grandissante, il ne faut cependant pas oublier que les galeries, quelque soit leur taille, sont avant tout là pour accompagner les artistes et les collectionneurs.

« C’est le système qui donne aussi toute cette tension. Ce n’était pas comme ça auparavant. L’artiste est le centre névralgique de la création. C’est beaucoup de pression. Il est celui qui peut tout gagner comme tout perdre. Nous sommes là pour les accompagner et les conseiller. La relation avec un artiste est basée sur la confiance. Il faut bien le garder en tête » rappelle Thaddaeus Ropac.

Galerie Nathalie Obadia
Galerie Nathalie Obadia

« Je prends mon métier au sérieux. Je suis passeuse d’idées. Les gens viennent à la galerie pour se bousculer intellectuellement. Il faut être à l’écoute des artistes et des collectionneurs. Il faut être généreux de son temps, généreux de son savoir. De plus, je vends aussi mes œuvres à des personnes normales qui ne font pas de spéculation et qui achètent par amour de l’art. Il faut en finir avec ce fantasme de l’art est égal à argent. » renchérit Nathalie Obadia.

Le marché de l’art s’est en effet démocratisé attirant une nouvelle génération de collectionneurs à la fois plus jeunes, plus curieux et décomplexés. Collectionner est une pratique inscrite dans l’air du temps. Et bien que les tickets d’entrée soient parfois astronomiques, il n’est pas seulement l’apanage des très riches.

Art Basel est un lieu de rencontres pour les professionnels  dont l’effervescence fait parfois perdre le sens des réalités. Car si l’affluence bat son plein pendant une semaine dans la cité suisse allemande, entre dîners, vernissages et autres fêtes VIP, l’envers du décor est tout autre. De nombreuses galeries voient en effet leur espace d’exposition déserté le reste de l’année. Pousser donc la porte d’une galerie, soyez curieux et même si vous n’avez pas encore le porte-monnaie pour débuter une collection,  vous serez certainement surpris !

Contact : pauline.weber@theatredelacreation.com

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Pharrell Williams commissaire d’exposition, coup de pub ou coup de génie ?

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Takashi Murakami « Portrait of Pharrell and Helen Williams »

Juger cette exposition, ouverte lundi soir en grande pompe dans le nouvel espace de la Galerie Perrotin, m’a confrontée à la même difficulté d’appréciation que le supermarché Chanel de Karl Lagerfeld. On emploie les grands moyens, ça amuse la galerie, les peoples sont au rendez-vous et surtout les médias en parlent. Faire preuve de discernement face à tout cela devient souvent un exercice périlleux.

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JR, Jean-Michel Othoniel et Daniel Firman

Pharrell Williams s’improvise commissaire d’exposition. Je serais presque tentée de dire un brin ironique : « [Ça] me plait. Quel événement ! » pour plagier les mots de Duras, dans Hiroshima, mon amour. En effet, devant la nouvelle, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger sur la starification grandissante des commissaires d’expositions dans l’art contemporain mais aussi sur leur légitimité. Moins formatés que les traditionnels conservateurs, les commissaires d’exposition – du latin curator, qui prend soin – ne se contentent pas d’être experts en histoire de l’art, critiques ou écrivains. Ils cherchent au contraire à sortir des sentiers battus en prenant de vrais partis-pris. Ils font bouger les lignes, provoquent de l’inattendu, apportent un vent frais à la manière des directeurs artistiques des grandes maisons de mode. Et étant donné qu’il n’y a pas de formation type pour atteindre ce graal, s’autoproclamer commissaire d’exposition est devenu aujourd’hui pratique courante.

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Face à sa nouvelle fonction, le chanteur touche-à-tout fait tout de même preuve d’humilité et se considère encore en apprentissage… « Avec les artistes visuels, je suis comme un étudiant, j’apprends tellement à leurs côtés. » Pharrell, génie surdoué de l’industrie musicale mais pour l’heure, encore « baby curator ».

Celui dont les ritournelles Get Lucky et Happy nous font danser mécaniquement depuis plusieurs mois, souhaite rendre ici hommage aux femmes. Vaste programme, et des plus délicats…! Ceci dit, en s’inscrivant dans la lignée patronymique de son album baptisé « G I R L », Pharrell a déjà le mérite de faire preuve de cohérence. Mais bizarrement en découvrant l’exposition, je n’ai pas vraiment l’impression que les femmes soient au cœur du propos : elles m’apparaissent davantage en support qu’en véritable sujet. D’autant que Pharrell ne recule pas quand il s’agit de faire preuve de narcissisme voire de mégalomanie, à l’image de cette sculpture faite de résine et de verre brisé que Daniel Arsham a tout spécialement concocté pour l’occasion et qui semble nous murmurer « Pharrell, ce Dieu tout puissant ».

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En s’auto-adulant, l’apprenti-commissaire nous fait vite perdre le fil de l’exposition qui s’apparente davantage à une accumulation de grosses pointures de l’art qu’à un véritable dialogue créatif. Bien sur, l’exposition reste très premier degré et n’entend pas révolutionner nos idées sur le féminisme. Si vous recherchez quelque chose de plus sensible et profond, filez voir Chen Zhen avant le 07 juin dans l’espace principal de la Galerie au 76 rue de Turenne. Ici, les œuvres doivent être prises sur le ton de l’humour, comme ce « savoureux » cliché de Terry Richardson qui, en phase avec sa réputation sulfureuse, dévoile un sexe féminin orné au trois quart d’une friandise portant la mention « eat me ». Tout un poème…

Terry Richardson, Eat me

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Mais elles sont parfois aussi un peu plates comme ce nu sans intérêt de Alex Katz, artiste que j’admire pourtant profondément. Il semblerait que la déception fasse aussi partie des émotions artistiques.

Sur les 37 artistes représentés, 18 sont des femmes, de quoi presque contenter les inconditionnels de la parité ! Les Guerillas Girls clin d’oeil à l’exposition « elles@centrepompidou » ouvrent le bal, s’en suit Cindy Sherman désarmante de simplicité ou encore Aya Takano, fidèle du crew Perrotin dont l’univers manga touche par sa charge érotique innocente. Les références sont là mais la magie ne s’opère pas instantanément. Heureusement, l’exposition finit à mon sens en beauté. Car si elle fait la part belle dans sa majorité au clinquant et au bling-bling, la dernière salle qui réunit entre autres, Sophie Calle, Germaine Richier, Prune Nourry et Paola Pivi, rehausse enfin le ton et apporte de la substance à cette vaste machinerie commerciale.

Devant la frénésie aveuglante du marché de l’art et de façon plus générale de l’industrie du luxe, chacun est libre en effet de défendre sa propre esthétique et son sens critique… sans oublier de se laisser guider par l’essentiel : l’émotion.

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Art Basel Hong Kong 2014 : Quand la Chine s’éveillera

La deuxième édition de Art Basel Hong Kong vient de s’achever.
Retour sur les temps forts de la foire, point de rencontre privilégié entre l’Orient et l’Occident.

Gu Wenda, Encounters
Gu Wenda, Encounters

En parcourant les allées le jour de l’ouverture, je suis surprise par la quiétude des lieux qui tranche avec l’effervescence quasi-hystérique des vernissages des foires occidentales. Une certaine langueur se dégage et je finis par me demander si c’est la foire qui manque d’énergie ou si c’est moi qui suis tout simplement victime du jet-lag.

Premier constat : ici, les collectionneurs prennent leur temps. Ils ne réservent pas et ne se précipitent pas pour acheter comme à l’accoutumée où l’on n’en finit plus d’organiser des visites en avant-première pour les collectionneurs privilégiés. De plus, le calendrier n’aidant pas, la plupart des grandes galeries enchaînent avec la Frieze de New-York fraîchement terminée. Difficile d’afficher une santé de fer malgré les enjeux.

Une conclusion qui n’a pas échappé aux organisateurs qui ont décidé de déplacer la Art Basel Hong Kong à mi-mars en 2015 afin que les patrons des galeries répondent présents et se préparent de manière optimale.

Galleria Continua
Galleria Continua

Les enjeux sont en effet de taille. Si la foire helvétique a choisi d’apposer son label en rachetant l’ancienne « Hong Kong Art Fair », c’est aussi parce que l’ex colonie britannique est une porte d’entrée stratégique en Chine et en Asie pour le business de l’art.

Port franc, dédouané de taxes à l’importation et à l’exportation, les capitaux y affluent librement, le luxe s’y affiche fièrement, favorisant ainsi la rencontre de l’art et de l’argent.
Autre fait important, le marché de l’art chinois s’est hissé en 2010 à la deuxième place mondiale, laissant pressentir, malgré des résultats en dents de scie, un potentiel de progression vertigineux pour les prochaines décennies.

Derrière cet engouement pour la Chine à l’image du thème de la dernière édition de Art Paris, j’ai voulu en savoir plus sur la réalité du marché local et tenter de définir le profil du collectionneur chinois. Pour ce faire, j’ai interviewé un certain nombre de galeries afin de recueillir leur sentiment.

Duane Hanson,, Chinese Student, Van de Weghe Fine Art
Duane Hanson,, Chinese Student, Van de Weghe Fine Art

Pour Jason Cori, directeur de la Galerie Almine Rech à Bruxelles, « le marché de l’art en Chine reste un marché qui fonctionne à deux vitesses avec des collectionneurs locaux qui ont tendance à acheter via des galeries présentes dans la région. »

« Il cache la réalité de l’Asie. C’est un marché énorme qui ne tardera pas à nous supplanter par son potentiel et sa population mais pour le moment, nous ne sommes pas face à un vrai public d’avertis » renchérit Georges Armaos, responsable des ventes à la galerie Gagosian de New-York. En effet, comme le souligne Helen Windsor de la Thimothy Taylor Gallery à Londres, « les Asiatiques commencent à comprendre de plus en plus l’esthétique occidentale mais cela prend du temps. Nous venons à Hong Kong depuis 5 ans dans le but d’instaurer un véritable dialogue avec l’Asie mais déjà à l’époque, on nous avait avertis qu’il faudrait être patient. Dix ans au minimum. Les habitudes sont ici très différentes tant d’un point de vue esthétique que business. »

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White Space Beijing

Face à cela, les grandes galeries font généralement le choix d’imposer aux collectionneurs locaux leur vision de l’art tandis que les galeries plus émergentes tirent leur épingle du jeu en s’adaptant à la demande locale.

Chez Thaddaeus Ropac, présente depuis 5 ans sur la foire de Hong Kong, un seul artiste chinois – Yan Pei-Ming – est représenté. « L’éventail d’artistes que nous proposons à Art Basel Hong Kong est le même que dans les autres foires. Bizarrement, nous avions cru au début que les collectionneurs chinois avaient des goûts et des attentes spécifiques mais pas du tout. À cet effet, ils achètent du Baselitz alors qu’ils ne le connaissent pas. C’est vraiment une question de goût, un choix esthétique » atteste Arne Ehmann qui travaille depuis plus de quatorze ans à la Galerie de Salzburg.

Georg Baselitz
Georg Baselitz

Sous mes yeux, trône une des dites toiles de l’octogénaire allemand. Au format imposant, elle regroupe en son sein les caractéristiques propres à sa peinture: dripping, emploi de la couleur et héritage expressionniste. Cette dernière n’échappe pas au regard de plusieurs acheteurs potentiels qui se renseignent sur l’œuvre et son prix. Elle sera finalement vendue le troisième jour de la foire, le vendredi, pour la somme de 480 000 euros.

A la Galerie Perrotin, la sélection présentée met l’accent sur l’univers du manga. Avec deux artistes chinois à son actif – Chan Fei et Gao Weigang – le galeriste de la rue de Turenne a également un avantage de taille en proposant des artistes japonais qui se vendent très bien. Ils s’appellent Takashi Murakami, Aya Takano, Mr. et Kaz Oshiro.

Gao Weigang, The Stairs
Gao Weigang, The Stairs
Mr, So Sweet, Galerie Perrotin
Mr, So Sweet, Galerie Perrotin

Car si l’art chinois et l’art japonais sont très différents esthétiquement parlant, ils jouissent de la même aura auprès du collectionneur local. Enfant terrible de l’art, Emmanuel Perrotin a très vite compris le potentiel naissant de Hong Kong. En mars 2012, il prend ses quartiers sur Connaught Road dans un building signé de l’architecte André Fu. Niché au 17ème étage, la Galerie offre une vue imprenable sur la baie de Hong Kong et propose dans sa boutique toute une panoplie d’objets « kawaï ». Peluches, porte-clés, affiches numérotées sont manipulés avec le soin d’un bijoutier aux doigts de velours. On se croirait presque dans une boutique du luxe.

Constat quasi-général auprès des galeries, le marché de l’art chinois affiche une santé financière florissante et les changements sont visibles d’une année à l’autre. « Nous sommes très satisfaits des résultats de la foire » affirme Nicolas Nahab, directeur des ventes à la Marian Goodman Gallery. « Le collectionneur local découvre petit à petit l’art contemporain occidental et est plus averti ».

Yang Fudong, Marian Goodman Gallery
Yang Fudong, Marian Goodman Gallery

Auparavant, les galeries occidentales présentes en Chine misaient essentiellement sur une clientèle d’expatriés. Aujourd’hui, la situation s’est inversée.
« Les acheteurs chinois ont augmenté de manière significative cette année » précise Aenon Loo de la White Cube, présente à Hong Kong à la même adresse que la Galerie Perrotin. Selon lui, ces nouveaux collectionneurs achètent exclusivement des artistes établis et ne veulent que des grands noms du marché de l’art. Un avis que les galeries d’art multinationales partagent à l’image de Gagosian. Avec 12 galeries réparties dans le monde entier, le marchand d’art de Beverly Hills a une stratégie extensive inédite. Lorsque j’ai demandé à Georges Armaos, s’ils étaient à l’écoute des spécificités locales et enclins à découvrir de nouveaux artistes, j’ai été plus que surprise par sa réponse détonante : « C’est aux petites galeries de découvrir les artistes émergents. Nous ne prenons que les artistes établis et on fait exploser leur côte. Ça a toujours été notre stratégie. En matière d’art contemporain, nous sommes beaucoup plus puissants que Sotheby’s et Christie’s. »

White Cube Gallery, Damien Hirst
White Cube Gallery, Damien Hirst

A l’image des codes esthétiques que les grandes maisons de luxe érigent chaque nouvelle saison sur les défilés et les tapis rouges, les mastodontes du business de l’art contemporain se prétendent les garants du « bon goût » auprès des collectionneurs locaux.

Un point de vue qui ne fait cependant pas l’unanimité. Selon Edouard Malingue qui s’est établi en 2010 à Hong Kong, « le collectionneur local est au contraire multi-facettes. Il y a ceux qui recherchent spécifiquement de l’art chinois contemporain. D’autres qui sont plus portés sur l’art chinois traditionnel comme la calligraphie. Et bien entendu ceux qui achètent « statutaire » en faisant l’acquisition de grands noms mondialement reconnus mais ce n’est qu’une minorité. »

Doug Aitken, Fortune, 303 Gallery
Doug Aitken, Fortune, 303 Gallery

Passé l’engouement général pour certaines stars de l’art contemporain les galeries, quelle que soit leur taille, devront s’adapter de plus en plus aux spécificités locales afin de soutenir la demande et de développer le marché de manière pérenne. D’autant que le collectionneur chinois se montre particulièrement volatil. Il ne se reconnaît pas facilement tant au niveau du look que de l’attitude.

Hong Kong doit aujourd’hui faire face à un défi majeur car, si elle regorge de galeries concentrées dans les buildings de Central, la ville ne dispose à ce jour d’aucun musée d’art moderne et contemporain à la hauteur de son développement artistique fulgurant. Une carence qui sera comblée à l’horizon 2017 par l’ouverture du M+ sur la baie de Kowloon. Affaire à suivre.

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