Romain Gary, l’homme qui « brûle »

Plusieurs choses me lient à Romain Gary : il aimait Nice, refusait de vieillir et se réfugiait dans l’écriture.

Romain Gary né Roman Kacew, a en effet grandi à Nice et gardera toujours une précieuse admiration pour la Baie des Anges. « Je suis niçois […] parce que j’ai été élevé à Nice, parce que mes premières amitiés se sont formées à Nice, et que je me sens […] toujours bien à la Méditerrannée ».

Un ouvrage est d’ailleurs paru récemment sur le sujet et retrace la vie de l’auteur dans 

Je retiendrais  à ce titre ce passage de « La Vie devant soi » qui ne cessera de m’émouvoir à sa lecture (c’est Momo petit garçon et protagoniste principal de l’oeuvre, qui parle)

« Nice, c’est un oasis au bord de la mer, avec des forêts de mimosas et des palmiers et il y a des princes russes et anglais qui se battent avec des fleurs. Il y a des clowns qui dansent dans les rues et des confetti qui tombent du ciel et n’oublient personne. Un jour, j’irai à Nice, moi aussi, quand je serai jeune. »

Voilà, Romain Gary  me touche tant par son histoire et que par son écriture.

Par ailleurs, à l’occasion du trentenaire anniversaire de sa mort, le 2 décembre 1980, le Musée des Lettres et Manuscrits célèbre actuellement (prolongation jusqu’au 3 avril 2011) l’écrivain dans un parcours littéraire riche et documenté que je vous conseille vivement de découvrir. 160 pièces uniques (articles de presse, lettres, textes inédits, photos) ponctueront notamment votre visite.

De nombreux éléments sur ses engagements politiques et littéraires nous sont ainsi dévoilés comme cette article inédit où il prend la défense de Françoise Sagan ou sa fidélité indéfectible au Général de Gaulle pour lequel il a écrit en anglais à sa mort (Gary a oeuvré pour la Libération de la France). Par ailleurs, l’homme aux deux Goncourt n’a eu de cesse de déjouer la critique en se cachant notamment derrière le personnage d’Emile Ajar, fumisterie à l’origine du plus grand scandale littéraire du XXème siècle.

Si l’on retient souvent Romain Gary pour La Promesse de l’Aube et ses deux Goncourt (Les Racines du Ciel, La Vie devant soi), son oeuvre ne s’arrête pourtant par là. On sort donc du musée avec l’envie de découvrir Education Européenne, Chien blanc, Gros Calin, Les Clowns Lyriques, La Nuit sera calme, Après cette limite, votre ticket n’est plus valable… La liste est longue et le choix des oeuvres restent donc à l’appréciation de chacun. Les nombreux documents manuscrits (attention l’écriture de Gary n’est pas toujours très lisible) permettent ainsi de préciser la pensée de l’écrivain et de mieux le cerner. A noter également la présence inédite et exclusive de son premier roman, écrit à ses 17 ans et jusque là inconnu. Enfin, de nombreuses photos ornementent l’exposition, en particulier un pèle-mèle original qui se situait au dessus du bureau de Gary, où l’on peut admirer l’époustouflante Jean Seberg, qui a partagé sa vie pendant près de 8 ans et avec qui, elle aura un fils Alexandre Diego Gary.

Le destin tragique du couple (tous deux se sont suicidés à une année d’intervalle pour des raisons certes différentes mais suffisantes pour passer à l’acte) nous invite inévitablement à nous interroger sur le devenir de ce petit garçon né de cette union fragile. Et c’est partant de cette constatation que j’ai découvert « S. ou L’espérance de vie »,un roman mêlant fiction et réalité qui traite de la difficulté d’exister par soi-même avec un héritage parental lourd. Je dois dire que j’ai été très sensible à la plume de cet auteur qui bien que de 22 ans mon aîné me semble avoir gardé son âme d’enfant dans ses appréhensions et ses doutes et en un sens, on ne peut pas lui reprocher.

Il nous a cl »Houellebecq »

Après avoir été évincé en 1998 pour les Particules Elémentaires , en 2001 pour Plateforme et quatre ans plus tard (à une voix près) pour La Possibilité d’une île, Houellebecq a enfin été couronné par le Prix Goncourt 2010 pour son dernier roman : La Carte et le Territoire. Il est vrai que celui qui se décrit comme un solitaire semblable à une « vieille tortue malade » se montre ici plus « soft » que dans ses précédents romans.
Il affiche un style épuré et aborde des thèmes moins polémiques que la débauche sexuelle à l’image de l’art, l’argent, l’amour, le terroir, les rapports père-fils, la mort etc. De plus, ce dernier roman tranche avec les précédents car il montre en toile de fond un auteur plus apaisé et qui semble, dans une certaine mesure, s’être réconcilié avec ses vieux démons. En effet, Houellebecq a vieilli : il s’est assagi et affronte avec davantage de sérénité la condition fragile de l’homme et son avenir dans les sociétés occidentales.

Emprunt à des critiques virulentes à son égard, Houellebecq a été pendant de nombreuses années dépeint comme quelqu’un de cynique et sinistre. Pourtant, ceux qui auront cerné la sensibilité de l’auteur apprécieront sans polémique son détachement naturel, caractéristique de sa personnalité. Car comme le dit si justement Frédéric Beigbeder,  « le plus houellebecquien des personnages c’est Houellebecq lui-même ».  C’est un homme profondément libre qui se fiche des conséquences et qui n’hésite pas à déclarer publiquement que « la religion la plus con, c’est quand même l’Islam »[1]. Provocateur scandaleux, Houellebecq n’en demeure pas moins un grand écrivain et le Goncourt le rappelle en consacrant une œuvre considérable qui gagne à être lue dans son ensemble pour être appréhendée à sa juste valeur. Les romans de Houellebecq sont  irrémédiablement à l’image de l’absurde décadence de la postmodernité.

La Carte et le Territoire se compose de trois parties qui relatent le destin de Jed Martin, un artiste plasticien qui semble réussir malgré lui.  Caractéristique des personnages houellebecquiens, Jed est un être profondément détaché mais pas complètement insensible. Le récit s’ouvre sur un événement de la vie quotidienne : un problème de plomberie survenue quelques jours avant Noël et qui semble avoir contrarié le protagoniste. On apprend ensuite que ce dernier a perdu sa mère (qui s’est suicidée à l’âge de 40 ans) et qu’il passe tous ses réveillons de fin d’année exclusivement avec son père, industriel accompli passionné par l’architecture mais désireux d’en finir avec la vie.  Au fil de l’histoire, Jed rencontre Olga lors du vernissage de son expo photos de cartes Michelin, « la Carte est plus intéressante que le Territoire ». Cette jolie russe travaille pour la communication du groupe Michelin et lui ouvre son carnet d’adresses le propulsant ainsi vers la voie du succès.  Malheureusement, cette dernière doit repartir en Russie. Il ne la retiendra pas. Jed renoue alors avec sa passion première, la peinture et enregistre un franc succès avec « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant de l’avenir de l’informatique »  (à défaut d’un « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art » que le peintre avait préalablement détruit, faute de satisfaction).

Dès la deuxième partie, Houellebecq opère une étonnante mise en abyme en  se confrontant à son héros pour lequel il doit écrire la préface de son catalogue.  On découvre alors un Houellebecq qui ne manque pas de s’ironiser et s’amuse à se diaboliser. La troisième partie apparue plus faible aux yeux de certains, affiche un style résolument nouveau puisque Houellebecq s’essaie dans l’art du polar et il y arrive plutôt bien. On a alors l’impression que l’on passe d’un roman d’amour à un roman policier. C’est tellement intriguant que l’on est curieux de voir où l’auteur nous emmène. Les romantiques que nous sommes parfois auraient peut-être attendu un autre rebondissement dans la vie de Jed Martin mais il n’en est rien car La Carte et le Territoire c’est avant tout un autoportrait réaliste qui s’inscrit dans le cheminement intellectuel de Houellebecq.


[1] Lors d’une interview pour Lire à la sortie de Plateforme en 2001

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