Pourquoi Jeff Koons est à l’image d’un certain monde de l’art devenu exaspérant…

Je suis en colère, oui remontée contre le système.

Le monde de l’art – entendre celui qui est sur le devant de la scène- se mue toujours davantage dans la facilité, l’opulence, l’inutile… bref, vers le néant. Le label « art contemporain » s’auto-condamne à devenir un pur produit de luxe avec à la clé son lot d’arrivistes et d’ignorants. Au lieu de s’en alarmer, une frange grandissante de la création contemporaine applaudit béatement. Vous allez me dire, ce n’est pas nouveau. J’acquiesce, mais la tendance n’est pas prête de s’inverser et ne fait au contraire que s’intensifier.

Alors que dans le monde réel, les centres d’art contemporain de Brétigny-sur-Orge et Montpellier sont menacés de fermeture, Jeff Koons lui vernit en grande pompe au Centre Pompidou. Jusqu’ici rien de si anormal : il y a le « high » et le « low » devrait-on dire ironiquement. Et puis c’est un artiste mondialement reconnu, un businessman du marché de l’art, postures qu’il assume haut la main en bon citoyen américain…

Cependant, je vous arrête tout de suite, ce qui m’exaspère chez Koons, ce n’est pas sa réussite ou sa popularité -je n’en voudrais jamais à personne de briller par son talent- mais c’est cette volonté qu’il a de vider l’art de son discours et ce, sans une once de culpabilité. L’ex-courtier de Wall Street s’oppose en effet à la « criticalité ». Cessons donc Français que nous sommes d’être dialecticiens, car la seule chose qui obsède l’artiste superstar, c’est que ses pièces scintillent, qu’elles soient gorgées de lumière. « More shiny ! » a t-il indiqué comme unique commentaire à Bernard Blistène, directeur du MNAM, en découvrant le montage final de l’exposition dans la Galerie 1 du Centre Pompidou. Quel heureux hasard quand on repense aux origines latines du mot luxe, lux qui désigne une unité mesurant l’intensité lumineuse. Tel un précieux diamant, le comble du luxe et donc de l’art de Koons, c’est bien de briller de mille feux.

Fondation Louis Vuitton - Photo Iwan Baan 2014
Fondation Louis Vuitton – Photo Iwan Baan, 2014

Cette constatation a ainsi ravivé mon mécontentement survenu suite à l’ouverture de la fondation Louis Vuitton. Avec son système inaugural très élitiste savamment mené durant la semaine de la FIAC, l’institution culturelle du géant malletier a su reproduire dans les moindres détails tous les codes du luxe. Effectivement, Frank Gehry a fait de son projet architectural un véritable joyau mais le bâtiment est une coquille vide. Tout est millimétré au moindre centigramme comme lors des quinze minutes précédant un défilé de mode. Pas de place à l’imprévu : l’organisation est impeccable de la file d’attente au garçon de café qui vous place. Les salles sont spacieuses, les artistes immensément connus mais le résultat est désincarné et surtout l’émotion manque cruellement.

L’émotion c’est bien ce qui m’a toujours fait vibrer dans l’art comme dans tout autre processus créatif. Et je ne nie ici aucunement l’aspect mercantile, ce n’est pas la question. Mais, comment parler d’émotion devant « Jeff Koons : la Rétrospective » ? Rien que l’emploi du « la », comme s’il était la référence ultime tant attendue, sonne faux dans ma tête. Adulé comme un demi-dieu et souffrant d’une mégalomanie consternante, Jeff Koons n’aurait en effet pas pu se contenter d’un vulgaire article indéfini.

Suivant un parcours chronologique classique et peu novateur, l’exposition débute avec les premières œuvres de Koons qui n’avaient en son temps que suscité les moqueries de ses confrères. Et cette série, l’artiste l’a modestement baptisée « The New » car je cite « Moi, Jeff Koons, I am the New et je m’impose comme le nouveau. » L’artiste américain a en effet un fort besoin d’affirmation voir d’appropriation. Quand il parle du buste de Louis XIV qu’il a imaginé, il ne dit pas Louis XIV pour le désigner mais « mon Louis XIV ». C’est peut-être en cela que Bernard Blistène, également commissaire de l’exposition, lui voit une intelligence profonde, en précisant qu’ « il détient une connaissance rare de l’histoire de l’art et de son fonctionnement… » Allez savoir. En tout cas, cette rhétorique légèrement trébuchante me laisse pour ma part bien septique.

Jeff Koons - New Shelton Wet-Dry Tripled 1981
Jeff Koons – New Shelton Wet-Dry Tripled, 1981

En bon communiquant, Jeff Koons cite Bourdieu #laDistinction, se refuse à tout jugement de goût et entend par son œuvre résoudre la contradiction entre culture élitiste et culture populaire. N’oublions pas que l’art moderne s’est constitué sur des disparités violentes… Alors, heureusement que Monsieur Koons, en dernier des pop, est là pour se confronter à la banalité. De plus, inutile de « mettre en question le bien fondé de ce que l’on fait puisque tout ce que l’on fait est une affirmation. » L’art réside dans l’acceptation de la vie, self acceptance. Je vous laisse méditer sur le sujet… fin de l’épreuve à midi tapant !

Par son discours, Jeff Koons, vous l’aurez compris, évite de dire ce qu’il y a en creux dans ses œuvres… à moins qu’elles le soient tout simplement.

Atteint d’un syndrome clinique, celui de Peter Pan, « qui n’est pas d’une gravité extrêmement importante » pour reprendre les mots de Bernard Blistène, Jeff Koons enchante ses œuvres de son âme d’enfant nostalgique. Sur ce point, je ne lui en veux pas et je dois dire que c’est aussi sa marque de fabrique avec son obsession pour la perfection. En grande aficionado de l’art pompier –Bouguereau si tu m’entends-, je suis moi-même très attachée à la technique et à l’idée que les œuvres doivent être bien finies mais ici, tout est parfois si lisse que ça en devient presque ennuyeux.

« Aucune œuvre ne témoigne de la misère du monde. Rien sur son état. Toujours plus de joie, de lumière, d’enfance. C’est la monde des apparences, c’est assumé et ça fait partie de sa démarche artistique » assure Bernard Blistène avec affront et moi de me retenir d’ajouter, collée à 2 cm de son visage, « mais, de quelle démarche artistique parle-t-on au juste ? » J’ai vraiment l’impression d’être dans le monde superflat de Murakami et je suis lassée.

Jeff Koons - Made In Heaven 1989
Jeff Koons – Made In Heaven, 1989

Jeff Koons aurait pu par ailleurs m’amuser au début des années 90 avec la mise en scène de ses ébats amoureux avec la Cicciolina, actrice de films « pour adultes » mais là encore, le discours et la démarche me dérangent. « Nous sommes tous des voyeurs. Nous sommes tous face à la réalité. Nous devons cesser de regarder les choses de manière cachée. Notre société est pornographique. C’est la manière dont les choses viennent à nous. Et puis au delà de la pornographie, voyez plutôt le rapport amoureux, le fantasme de la femme aimée. »

Je conçois complètement que l’érotisme -et par extension la pornographie- soient des sujets essentiels de l’histoire de l’art, je suis moi-même très sensible à la question mais pardonnez-moi, exposer un close-up du sexe de Koons en érection pénétrant celui de la sulfureuse Cicciolina n’apporte rien à l’art d’aujourd’hui. Vraiment, j’ai du mal à comprendre comment une institution comme le Centre Pompidou avec son audience et sa réputation peut laisser passer ce type de production artistique narcissique. A cela, Bernard Blistène répond : « J’espère que vous en avez vu d’autres dans votre vie. Soyons honnêtes, Koons ne fait que montrer ce que nous refusons de voir : c’est l’incarnation de la vie. Il s’adonne en quelque sorte à un jeu de rôle. Et vos enfants peuvent aujourd’hui trouver ce genre de choses en un clic sur Internet. »

Encore, une fois, je ne perçois pas l’intérêt tant intellectuel qu’esthétique. Après, je ne dis pas que tout chez Koons est mauvais, je trouve simplement l’absence de discours beaucoup trop facile et légèrement de mauvaise foi. Bien entendu, son art est à l’image de notre société contemporaine qui de l’ère de la consommation est passée à la communication, au culte des images, mais ensuite ?

Jeff Koons  - Gazing Ball Adriadne 2013
Jeff Koons – Gazing Ball Adriadne, 2013

Bien que maître de son langage, je pense enfin que Koons gagnerait à être plus humble et arrêter de se convaincre -à titre d’exemple- que les moulages originaux du musée du Louvre ne sont pas assez parfaits pour réaliser ses Gazing Balls.

Ne soyons pas des moutons condamnés au mutisme et aux règles dictées par le marché de l’art et ses grands collectionneurs. La création contemporaine jouit d’un champ des possibles extrêmement large et d’une grande ouverture d’esprit alors n’oublions pas notre esprit critique, souvent biaisé par les mondanités.

« Koons, un personnage, une fiction, une construction » certes mais gardons les pieds sur terre : les grands orateurs ne sont pas toujours les grands bienfaiteurs.

La fonction de l’art dans l’univers de la mode et du luxe

Je commence ici un article qui me tient grandement à cœur puisqu’il abordera dans son expression la plus sincère, la relation ambiguë et controversée qu’entretiennent l’art et la mode, l’art et le luxe. Des mondes attirants, intimidants qui tendent aujourd’hui à se confondre dans leurs excès tant spéculatifs que mondains.

Pour illustrer ces propos, on ne peut s’empêcher de penser aux « supers-stars » du système de l’art contemporain à l’image de Jeff Koons, Takashi Murakami, Wim Delvoye que les collectionneurs François-Henri Pinault et Bernard Arnault, à la tête des deux plus beaux empires du luxe, s’empressent d’acquérir.


De plus, lorsque l’on observe des événements comme la Biennale de Venise ou encore plus flagrant, la Miami Art Basel, foire d’art contemporain la plus fashion du moment, née de sa célèbre consœur helvétique, on se rend bien compte – au regard de l’élite qui fréquente ces lieux – de la convergence inéluctable qui s’opère entre ces deux mondes.

Pourtant, cette fascination réciproque entre l’art et la mode n’est pas un fait contemporain. Déjà dans les années 20, Elsa Schiaparelli inaugurait une tradition de collaboration avec Salvador Dali, en créant des sweaters trompe-l’oeil d’inspiration surréaliste qui marqueront les esprits, tendance qu’elle perpétuera avec la robe-homard à forte symbolique sexuelle.

Par ailleurs, Sonia Delaunay, femme du célèbre peintre orphiste, concevait des vêtements géométriques (cf. les « robes-simultanées ») aux couleurs vives et aux matières variées, qui ne sont pas sans rappeler ses tableaux et le constructivisme russe.

Par la suite, Warhol ancien illustrateur de mode pour Vogue et Harper’s Bazaar, n’a cessé tout au long de sa carrière, de flirter dans ses œuvres d’art avec le monde de la mode et du luxe à l’image de sa série « Diamond Dust Shoes » (1980-81) où les toiles représentant des escarpins en vrac, sont recouvertes de poudre de diamant. Yves Saint Laurent dans une démarche, je dirai plus pure et plus sensible, rend lui aussi hommage aux artistes avec sa robe Mondrian (1965) et sa robe Braque (1988) pour ne citer qu’elles. La mode devient un langage artistique à part entière.

L’apparition dans les années 90 d’empires du luxe à l’image de LVMH et PPR a accéléré ce processus de cross-over. On ne compte plus aujourd’hui les collaborations entre artistes et marques de luxe et on ne s’étonne plus de voir ces mêmes maisons faire du mécénat culturel ou créer leur fondation. Les exemples à l’image de Cartier, Vuitton, Hermès, Prada, pullulent et sont révélateurs d’une tendance de fond : l’art contemporain est à la mode. Le luxe s’esthétise et on n’est pas surpris de découvrir que Marc Jacobs lui-même est amateur et collectionneur d’art. Les artistes sont invités à se lancer dans des projets, qu’ils ne pourraient jamais mener de front, sans le soutien financier des entreprises du luxe qui se parent ainsi d’une image de marque plus arty. Les frontières entre art, mode et luxe s’avèrent de plus en plus floues. L’exemple le plus frappant, vécu par certains comme une profanation dans le temple de l’art, est sans doute l’installation de la boutique Vuitton lors de la rétrospective Murakami en 2007 au MoCA de Los Angeles. Le luxe franchit la porte du musée et consommer devient un acte culturel, une revendication esthétique.

Autre fait marquant pour conclure : le 15 septembre 2008, alors que la chute de Lehman Brothers entraîne avec elle la bourse américaine, Damien Hirst, chef de file des Young British Artists (YBA), prend le marteau chez Sotheby’s et organise sa propre vente sans passer par la médiation d’une galerie. Une première pour la maison comme pour un artiste. Hirst parvient ainsi à court-circuiter le système et vend près de 223 pièces pour un total de 139,5 millions d’euros (estimation initiale : 81 millions d’euros). Toutefois, il faut bien garder en tête qu’il y a toujours un marchand d’art ou un grand collectionneur pour faire artificiellement monter les prix. Ce genre de pratiques ne peuvent qu’inquiéter. Et, ces logiques financières rapprochent visiblement le marché de l’art à celui du luxe. On serait entré dans l’ère du « financial art », de la « tritisation du néant » pour reprendre Aude de Kerros, artiste et auteur d’un livre incontournable intitulé L’Art caché, les dissidents de l’art contemporain. Pourtant, ceux qui voient l’art comme une valeur refuge « as good as gold » se trompent : une œuvre n’aura à mon sens, jamais la même liquidité que l’or. Et lorsque l’on regarde ces œuvres emblématiques de Hirst : le veau d’or ou ce crane incrusté de 8601 diamants baptisé « For the Love of God », on est cœur de cette hybridation monstrueuse entre art et luxe.

L’art et le luxe se sont aujourd’hui mués dans un langage de signes et de symboles, déconnecté de toute réalité. Pourtant si ces deux mondes cohabitent, il n’y a jamais réellement de fusion : c’est un perpétuel mouvement d’attraction et de répulsion.

Concernant le marché de l’art en France, il semblerait que nous devrions sérieusement engager une réflexion de fond… sinon la réflexion se fera sans nous.

Pour aller plus loin :

Art & Mode, Florence Müller, Assouline, 1999

Art Business (2), Judith Benhamou-Huet, Assouline, 2007

L’Art Contemporain et la Mode, Jill Gasparina, Editions du cercle d’art, 2007

« Le Luxe et l’Art, du Marketing à l’Arketing » de Christophe Rioux in Le Luxe, Essais sur la fabrique de l’ostentation, sous la direction d’Olivier Assouly, Editions IFM / Regard, 2011

Jeff Koons relooke les flacons de crème Khiel’s

Voilà une initiative que je ne peux que saluer tant je suis en permanence à la recherche des ponts d’ancrage qui lient les champs créatifs. Je fus donc étonnée mais agréablement surprise, de découvrir que Jeff Koons, star de l’art contemporain, a investi l’univers de la beauté en signant à son effigie des produits Khiel’s.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’artiste collabore avec la célèbre marque américaine de cosmétiques, puisqu’il avait participé dans le cadre du Earth Day 2010 au design du « Açai spray » avec Julianne Moore, Pharrell Williams et la surfeuse Malia Jones. Une occasion pour les artistes comme pour la marque de montrer leur engagement écologique.

Pour cette édition spéciale, Jeff Koons rhabille ainsi « Crème de Corps », le best-seller de la marque, en l’affublant d’un bouchon doré et d’une reproduction de sa Ballon Flower, cette imposante fleur de métal qui était dans la cour d’honneur du château de Versailles lors de l’exposition en 2008-2009, et qui s’est vendue en juin 2008 dans sa version magenta à 23 millions de dollars chez Christie’s à Londres. Un record pour un artiste vivant.

L’intégralité des bénéfices de la vente sera reversée en faveur de son association « The Koons Family Institute » qui lutte contre l’exploitation et la disparition d’enfants, l’artiste étant lui-même le père d’un enfant kidnappé Ludwig, qui a à ce jour ne lui a toujours pas été rendu.

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